La télémédecine, le dossier médical partagé et autres innovations sont-elles vraiment un opportunité pour le système de santé ? Jeudi 8 février 2018, à Paris, Nicolas Revel, directeur général de l’Assurance maladie et Frédéric Pierru, chercheur en sciences politiques et sociales au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) ont dialogué autour de ces sujets lors des Contrepoints de la santé.
L’occasion pour Nicolas Revel d’annoncer une généralisation du DMP pour octobre 2018 et d’encourager les médecins à se lancer dans la télé-expertise, « dans le respect du parcours de soin ».
La télémédecine, créatrice de temps médical supplémentaire ?
Nicolas Revel s’est notamment exprimé sur le sujet de la télémédecine. Selon lui, le retard pris pour son déploiement est trop important. « Les expérimentations ont trop duré, c’est pourquoi l’Assurance maladie a ouvert la négociation avec les médecins puis les autres professionnels de santé concernés ».
Il rappelle qu’il faut distinguer les actes de téléconsultation des actes de télé-expertise. « La téléconsultation va rendre fondamentalement service à un patient qui n’aura plus besoin de se déplacer pour voir son médecin, mais cela ne va pas créer du temps médical supplémentaire. La télé-expertise va venir valoriser une expertise sur un cas patient où un médecin généraliste va requérir l’expertise d’un médecin spécialiste en second recours. Cela me semble être une contribution forte à l’accès du soin, puisque l’on va pouvoir basculer ce qui aurait été une consultation en télé-expertise.
Le directeur général de l’Assurance maladie propose que des praticiens consacrent une heure de leur journée de travail à faire des télé-expertises. « Ils peuvent traiter davantage de situations médicales qu’ils ne le feraient en une heure de consultation. Ainsi, on créé de la ressource médicale supplémentaire. »
Frédéric Pierru ne voit pas la télémédecine comme « une solution rapide au problème des déserts médicaux ». Il la compare plutôt à une « uberisation de la médecine. » « Les patients, qui plus est les patients âgés, sont attachés à la consultation physique, à l’examen clinique, aux échanges. Quant aux médecins, ils redoutent un appauvrissement de la qualité de leur examen clinique. »
Selon lui, la télémédecine et la télé-expertise peuvent être utiles en dermatologie où la visualisation joue un rôle important, « mais ce n’est pas vrai pour toutes les spécialités ».
La télémédecine ne doit pas être une voie de contournement
Nicolas Revel renchérit : « Nous nous sommes réunis avec les syndicats de médecins et sommes tombés d’accord : le déploiement de la télémédecine doit passer par des éléments d’organisation des soins et de qualité des soins. Il y a un consensus sur le fait que le recours à un médecin spécialiste doit se faire dans le respect du parcours. La télémédecine ne doit pas être une voie de contournement. Le médecin traitant s’occupe du patient durablement à l’année et ne doit pas être court-circuité dans cette action.
Par ailleurs, rappelle-t-il, si on a recours à un spécialiste par télé-expertise, ce médecin doit avoir déjà vu le patient. La première consultation physique est le socle de la prise en charge. « L’assurance maladie va être très attentive à cela. C’est une demande à la fois des médecins et des patients qui n’ont pas envie de se retrouver face à des professionnels de santé qui changent d’une consultation à une autre. »
Le DMP généralisé en octobre 2018
Le DMP a été testé dans 9 caisses en 2017 et sa généralisation France entière est prévue en octobre 2018. « Seuls 500 000 DMP ont été ouverts en 10 ans. Cela va prendre du temps d’en ouvrir massivement, mais nous devons nous appuyer sur trois leviers clés pour que cela marche », pointe Nicolas Revel :
- les assurés sociaux doivent pouvoir ouvrir eux-mêmes leur DMP en ligne (L’assurance maladie leur transmettra les codes de sécurisation qui le permette) ;
- les DMP doivent être source d’information : « Nous injectons dès l’ouverture des DMP les deux dernières années de consommation en soins ainsi que les informations hospitalières, dont les volets de synthèses médicales ;
- l’Assurance maladie lance une Appli mobile, qui fonctionnera dès octobre 2018, pour que les patients consultent et alimentent leur DMP ».
« Mais le DMP n’a pas vocation à être le système unique de partage d’information médicale, ce serait une illusion, pointe Nicolas Revel. Doivent se créer dans les GHT, dans les territoires de ville, des systèmes de portée plus locale. Le DMP sera cette surcouche qui va accueillir toute l’information disponible sur toute la population ».
À la question du coût de ce déploiement, le DG de l’Assurance maladie répond : « Les dépenses sont derrière nous et je n’ai pas prévu de réinvestir. Ce que nous finançons aujourd’hui ce sont plutôt les outils du développement ».
Vers une révolution du système de santé ?
Pour Frédéric Pierru : « Il n’y a jamais eu et il n’y aura pas révolution en matière de santé et ce ne sont pas les technologies et les innovations qui vont y arriver. Les systèmes de santé changent très lentement, de manière incrémentale, progressivement, avec des chocs parfois exogènes comme la croissance économique et les tensions budgétaires, mais aussi des évolutions endogènes comme la transformation de la démographie des professionnels de santé. Mais tout cela prend 25 à 30 ans en moyenne ».