TRICORDER, pour Triple Cardiovascular Disease Detection with an Artificial Intelligence-enabled Stethoscope, est un essai cluster-randomisé (ouvert) conduit au sein du NHS, plus précisément dans le North West London Integrated Care System.
L’objectif était d’évaluer, en conditions réelles, l’impact d’un stéthoscope connecté à des algorithmes d’IA sur la détection de trois pathologies souvent diagnostiquées tardivement en ville : insuffisance cardiaque, fibrillation atriale et valvulopathies.
L’introduction d’un stéthoscope connecté à l’IA n’a pas augmenté, à 12 mois, les nouveaux diagnostics d’insuffisance cardiaque. En analyse per-protocol, les patients examinés présentaient toutefois des taux de diagnostics plus élevés et plus précoces pour les trois pathologies (résultats exposés à des biais de sélection). L’usage est resté limité et concentré, avec 40 % de cabinets non-utilisateurs à 12 mois, et les auteurs concluent que l’impact clinique dépend d’abord de l’adoption et de l’intégration au dossier et au flux de travail, au-delà des performances algorithmiques observées en conditions réelles.
Un dispositif connecté sans intégration aux dossiers patients
Les équipes bénéficiaient d’une visite d’onboarding d’une heure et recevaient jusqu’à six dispositifs Eko DUO (Eko Health Inc), fournis par l’Imperial College London, sponsor de l’étude.
Le dispositif enregistrait 15 secondes d’ECG mono-dérivation et un phonocardiogramme, transmis via Bluetooth et application mobile vers le cloud (cellulaire/Wi-Fi). Trois algorithmes délivraient une sortie binaire (« oui/non ») pour :
- FEVG ≤ 40 % (proxy d’insuffisance cardiaque à FEVG réduite),
- Fibrillation atriale,
- Valvulopathie (détection de souffle structurel).
Les algorithmes disposaient d’un marquage UKCA (classe IIa, régulation MHRA) pour l’usage clinique visé. Leur utilisation restait discrète et non intégrée aux dossiers médicaux primaires ou hospitaliers, qui impliquent une saisie manuelle. Les résultats ne déclenchaient pas d’examens en cascade en dehors des recommandations en vigueur : la prise en charge suivait les parcours habituels, par exemple le dosage des peptides natriurétiques puis échocardiographie en cas d’anomalie.
1,55 million de patients analysés via le Discover SDE du NHS
La population couvrait 1,55 million de patients. Les critères d’issue reposaient sur le codage courant (SNOMED CT et ICD-10) dans les dossiers primaires et secondaires, via le NHS Discover Secure Data Environment (Discover SDE), actualisé mensuellement. Les auteurs ont utilisé des listes de codes validées et conduit des analyses de sensibilité avec définitions élargies. ,Les données du fabricant n’étaient liées au SDE qu’en cas d’étiquetage par identifiant NHS lors de l’examen.
Le stéthoscope IA n’augmente pas les nouveaux diagnostics d’insuffisance cardiaque
Au total, 205 cabinets ont été analysés : 96 dans le groupe intervention (701 933 patients) et 109 dans le groupe contrôle (851 242 patients). Les équipes du groupe intervention ont réalisé 12 725 examens, impliquant 972 utilisateurs cliniques. À 12 mois :
- 1 342 nouveaux cas d’insuffisance cardiaque dans le groupe intervention (2,58/1000 patient-années),
- 1 984 dans le groupe contrôle (2,76/1000 patient-années).
L’IRR ajusté est de 0,94 (IC95 % 0,86–1,02), sans différence significative. Le coprimaire, relatif au lieu du diagnostic, est également neutre : 41 % des nouveaux diagnostics sont posés en communauté dans les deux groupes. Aucun déplacement significatif vers la ville n’est observé (community IRR ajusté 0,90 ; hospital IRR ajusté 0,92 ; p>0,05).
Les critères secondaires sont concordants :
- Fibrillation atriale : IRR ajusté 0,98 (0,88–1,09)
- Valvulopathies : IRR ajusté 1,00 (0,90–1,11)
Les analyses de sensibilité ne modifient pas ces conclusions.
Signal en faveur du stéthoscope IA chez les patients à risque
Une analyse per-protocol a été conduite chez les patients examinés par le stéthoscope IA, appariés 1:1 par score de propension à des contrôles ayant eu au moins une consultation en présentiel (âge, sexe, ethnie, comorbidités, précarité).
Dans cette cohorte (n = 8 942) :
- Insuffisance cardiaque : IRR 2,33 (1,28–4,26), p = 0,0046
- Fibrillation atriale : IRR 3,45 (2,24–5,32), p = 0,0013
- Valvulopathies : IRR 1,92 (1,09–3,40), p = 0,020
Le délai au diagnostic est plus court chez les patients examinés (log-rank p<0,0001). Les auteurs soulignent toutefois les biais possibles, comme la sélection de patients à forte probabilité pré-test et résidu de confusion malgré l’appariement.
40 % de cabinets non-utilisateurs à 12 mois : adoption limitée du dispositif
La diffusion du dispositif dans la routine reste limitée. À 12 mois, parmi les 96 cabinets du groupe intervention :
- 6 % sont classés « haut usage »,
- 15 % « usage moyen »,
- 40 % « faible usage »,
- 40 % « non-usage ».
Les cinq cabinets les plus actifs totalisent 34 % des enregistrements, dont 19 % pour un seul cabinet. Le volume de consultations en présentiel est comparable entre groupe, suggérant que l’écart tient à l’intégration de l’outil plutôt qu’à l’opportunité d’examen.
Les patients examinés sont plus âgés (63,9 vs 44,3 ans), plus souvent des femmes (56 % vs 49 %) et présentent davantage de comorbidités (hypertension, diabète, insuffisance rénale chronique), cohérent avec un ciblage de patients à risque.
Performances variables en conditions réelles
Parmi 6 224 examens étiquetés avec identifiant patient, 77 % (5 172) présentaient une qualité de signal suffisante pour interprétation. Dans ces 5 172 examens :
Caractéristiques exploratoires :
- Insuffisance cardiaque : sensibilité 0,39 ; spécificité 0,92 ; VPP 0,30 ; VPN 0,95
- Fibrillation atriale : sensibilité 0,44 ; spécificité 0,98 ; VPP 0,64 ; VPN 0,96
- Valvulopathies : sensibilité 0,24 ; spécificité ~0,95 ; VPP 0,10 ; VPN 0,98
Les valeurs prédictives positives sont rapportées comme dépendantes de la faible prévalence en population non sélectionnée et du recours au codage pour définir les issues.
Usage conditionné par l’intégration aux systèmes d’information
Un questionnaire à 12 mois (146 répondants, 15 % des utilisateurs ; au moins une réponse dans 67 % des cabinets) indique que l’intégration au dossier/EHR est considérée comme levier prioritaire pour accroître l’usage, devant les incitations financières (61 % vs 52 % ; p = 0,015). Les répondants mentionnent des contraintes de workflow et de capture du signal.
Les auteurs formulent une recommandation opérationnelle : l’impact clinique dépend de l’adoption et de l’alignement organisationnel, au-delà de la performance algorithmique.
Une analyse médico-économique est annoncée. Une étude antérieure dans la même population estimait un gain d’environ 2 500 £ lorsqu’un diagnostic d’insuffisance cardiaque est posé en ville, du fait de la réduction de coûts aval. Le modèle économique attendu (licences et matériel) ne serait pertinent pour le NHS qu’en cas d’économies nettes.
Les pistes avancées pour améliorer le rendement diagnostique incluent :
- un ciblage augmentant la probabilité pré-test,
- des alertes de risque intégrées à l’EHR,
- l’optimisation des conditions d’usage (connectivité, qualité de signal),
- l’adaptation des seuils selon le contexte clinique.
Triple cardiovascular disease detection with an artificial intelligence-enabled stethoscope (TRICORDER) in the UK: a cluster-randomised controlled implementation trial https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(25)02156-7/fulltext