Le Professeur Damien Léger, qui dirige le centre du Sommeil et de la Vigilance de l’Hôtel-Dieu (AP-HP, Paris), a accordé un entretien à Health&Tech Intelligence sur les apports de la e-santé en matière de prévention, de dépistage et de suivi des troubles du sommeil :
• les applis et bracelets connectés permettent de mesurer les phases d’éveil et d’endormissement, pas la qualité du sommeil ;
• les dispositifs médicaux, pour l’apnée du sommeil, sont de plus en plus communicants et permettent une alerte précoce des soignants ;
• la télétransmission des données recueillies à domicile est complexe sur le plan juridique ;
• la capacité à mesurer le sommeil sans capteurs est l’innovation qui permettra d’améliorer le confort des patients.
Tels sont les principaux points abordés par le Pr Léger dans cet entretien.
Quels peuvent être les apports du numérique pour le suivi des troubles du sommeil ? Où en est-on actuellement, entre produits orientés « bien-être » et dispositifs médicaux ?
Il existe des technologies numériques depuis longtemps pour bien suivre les patients à domicile, comme les bracelets d’actimétrie (examen du rythme veille-sommeil). De bonne qualité, ils fournissent de nombreuses informations utiles pour mesurer le sommeil. Ces appareils ne sont pas remboursés par l’Assurance maladie.
De nouveaux outils comme les bracelets connectés liés à une application permettent de renseigner sur le rythme coucher/lever. Bien que leurs algorithmes ne soient pas toujours bien validés, ils peuvent aider dans la pratique clinique dès lors que le transfert des données vers le dossier médical est possible. Je précise que ces outils ne renseignent pas sur le sommeil, mais sur le comportement vis-à-vis du sommeil, notamment le temps passé au lit. La mesure des phases de sommeil qu’ils proposent n’a pas de validation scientifique.
Il existe aussi des applis utiles pour le sommeil. Nous avons par exemple mis au point une appli qui s’appelle ISommeil, et dont le développement a été financé dans le cadre du programme d’investissements d’avenir. Elle permet de mesurer le temps de sommeil et les ronflements. Elle facilite également l’endormissement et le réveil avec des séquences sonores et des lumières adaptées. Disponible aujourd’hui en 3 langues, elle a été téléchargée plus de 100 000 fois.
Qu’en est-il de l’apnée du sommeil ?
La majorité des dispositifs médicaux sont équipés de capteurs mesurant la compliance des patients : flux, durée d’utilisation de l’appareil, etc. Avant, les données étaient récupérées grâce à une petite carte intégrée à l’appareil. La nouveauté aujourd’hui, c’est que certains dispositifs médicaux télétransmettent les données, et permettent ainsi aux médecins de récupérer des données traitées. C’est le cas par exemple de Nowapi (VitalAire, Air Liquide Healthcare).
Mais la télétransmission des données mesurées par les dispositifs médicaux est complexe sur le plan juridique : elle est en effet autorisée si le patient ne s’y oppose pas.
Du point de vue du praticien, cette télétransmission apporte un gain de réactivité : les données sont traitées par le prestataire avec un niveau d’alerte, ce qui permet de réagir plus rapidement.
Quels sont les apports du numérique en matière de prévention et de dépistage des troubles du sommeil ?
En matière de prévention, nous travaillons actuellement avec la sécurité routière sur les systèmes embarqués pour dépister la somnolence au volant. Il s’agit encore d’un gadget pour les constructeurs, avec un positionnement marketing plutôt que l’élaboration de véritables outils. Nous souhaiterions que ces systèmes soient validés par une commission d’experts.
En matière de dépistage, le matériel du lit commence à être utilisé pour évaluer la durée de sommeil : oreillers connectés, draps connectés, bandeaux sous les matelas… La start-up Rythm a, de son côté, développé Dreem, un bandeau censé améliorer la qualité et augmenter la durée du temps de sommeil profond. Ce n’est pas un dispositif médical.
Le matériel médical, notamment les polysomnographes, est de plus en plus fiable, miniaturisé et numérisé. Les tracés de sommeil sont toutefois encore longs à lire. Pour en faciliter la lecture, nous menons actuellement un projet de machine learning dans le cadre d’un consortium avec Polytechnique et Rythm. Il est financé dans le cadre du PIA.
Quelles sont les conséquences du numérique sur vos pratiques professionnelles ?
Le métier de techniciens du sommeil est en cours de développement et de professionnalisation. Nous avons monté un DU à l’université Paris Descartes, et en formons entre 40 et 50 chaque année. Les techniciens du sommeil, qui sont souvent d’anciens infirmiers ou techniciens de radiologie, sont capables d’équiper les patients, en laboratoire ou en cabinet médical, et d’analyser une partie de leurs données. La prescription et l’analyse restent du ressort du médecin.
Par ailleurs, les patients sont de plus en plus intéressés par les données techniques. Je pense notamment aux personnes souffrant de syndrome d’apnée du sommeil : il y a beaucoup d’indicateurs directs sur les appareils, et ces personnes connaissent leurs chiffres (pression moyenne, nombre d’apnées…). La situation est plus confuse pour les insomniaques, car ils maîtrisent mal les notions autour du sommeil, et ne savent pas quoi faire de leurs données.
Travaillez-vous avec des entreprises/start-up à la co-construction de solutions ?
Nous sommes amenés à valider des algorithmes dans le cadre de la recherche, mais nous sommes très prudents sur leur présentation et leur validation. Il faut garder en tête l’intérêt des patients.
Le cadre actuel d’évaluation des technologies de santé est-il adapté à ces innovations ?
Une fois que les produits sont validés, nous les utilisons, en les adaptant si besoin. Nous n’avons pas de rôle spécifique dans l’évaluation, et, pour l’instant, il n’y a pas de dispositifs médicaux qui nécessiteraient d’évaluation en vie réelle.
Comment se dessine l’innovation pour le suivi du sommeil ?
Je pense à la capacité à mesurer le sommeil sans capteurs, car ces derniers gênent les patients. La literie « intelligente », et plus largement l’environnement des dormeurs, apporte des informations de plus en plus précises.