“Il est important que les médecins qui sont en exercice aujourd’hui prennent à bras-le-corps le sujet [de l’aide à la décision clinique] en termes de création de base de données et de conception des algorithmes. Il me semble extrêmement important que ce soit vraiment l’affaire des professionnels dès maintenant », estime le Pr Anita Burgun, médecin spécialiste en biostatistique médicale santé publique (Paris-Descartes & HEGP), cité dans le livre blanc « Aide à la décision clinique : IA et big data – impacts et limites vus par les médecins », récemment publié par Elsevier. Il s’agit d’une synthèse des interventions du symposium organisé par le groupe sur cette thématique en décembre 2018, enrichie d’extraits vidéos des tables rondes.
Après un rappel du contexte, puis des usages et des limites des systèmes d’aides à la décision clinique, avec un focus sur l’attente des hôpitaux face à ces nouveaux outils et sur la gouvernance médical, Elsevier se demande « comment et jusqu’où l’hôpital peut-il intégrer les outils d’aide à la décision », à travers 2 axes :
• les places respectives de l’intelligence artificielle et de l’humain dans la médecine du futur ;
• les conditions pour faciliter l’échange et le partage de données patients, informations et connaissances.
Health & Tech Intelligence, qui a pu se procurer le livre blanc, synthétise les éléments clefs du document, en revenant sur les interrogations que pose l’intégration de l’IA dans l’aide à la décision clinique et les freins à son développement dans les établissements de soins, mais aussi sur les applications possibles.
IA et aide à la décision clinique : 4 sujets d’interrogation
« Si l’introduction de ces systèmes intelligents au cœur de la pratique clinique ouvre des opportunités quasi sans limites, elle est également accompagnée de nombreux obstacles et questionnements », analyse Elsevier, qui identifie 4 sujets d’interrogation.
L’interopérabilité
Les différents systèmes n’intègrent pas eux-mêmes les bases de connaissances et les données patient. C’est le médecin qui réalise l’interconnexion.
La responsabilité du professionnel de santé en cas de contentieux
« Qu’en sera-t-il si le médecin a refusé de suivre les indications de la machine ? S’il l’a au contraire suivie, sera-t-il déchargé de toute responsabilité ? », interroge Elsevier.
L’éthique
- « Qui aura accès à ces systèmes d’aide à la décision ? » ;
- « Les patients seront plus autonomes, mais seront-ils toujours correctement accompagnés ? » ;
- « La décision sera-t-elle toujours entre les seules mains du médecin ? »
L’évaluation des systèmes
- Pour limiter les risques, il faudra établir des moyens de contrôle du processus via des certifications et labellisations des systèmes ;
- pour les systèmes basés sur les données, il faudra vérifier la qualité des données ;
- pour les systèmes à base de connaissances, « la question se complexifie, note Elsevier. Tout cela pose la question de la traçabilité de la décision, qui reste pour l’instant une problématique majeure. »
3 obstacles qui freinent la mise en place des outils d’aide à la décision dans les hôpitaux
L’investissement
La pression économique sur l’ensemble des établissements de santé, privés ou publics est telle qu’ils ne sont pas en capacité d’investir pour innover sur cette thématique.
La disponibilité des données
« Malgré les nombreux systèmes d’information, nous manquons de données, note Elsevier. Si les peurs à ce sujet sont parfois légitimes, il sera nécessaire de trouver des moyens réglementaires pour faciliter l’accès aux données. »
Mode d’introduction
« On ne doit pas négliger l’acceptation des utilisateurs, et ce, dès la phase d’élaboration, estime Elsevier. Sans travail de communication et de co-construction, le développement de ces technologies risque d’échapper totalement aux praticiens qui sont supposés les utiliser. »
Comment et jusqu’où l’hôpital peut-il intégrer les outils d’aide à la décision ? Places respectives de l’IA et de l’humain dans la médecine du futur
La machine au service de la relation humaine
La première utilité des systèmes basés sur IA doit être de préserver l’essence des métiers médicaux : leur dimension humaine, la qualité des soins et le dialogue.
- Les robots déchargeront le médecin de certaines tâches, tout en le sécurisant vis-à-vis des protocoles.
- La machine s’impose aussi au service de la performance, notamment en permettant aux praticiens de s’entraîner avant une opération sur des avatars virtuels afin de bien anticiper toute difficulté éventuelle.
L’importance de la formation à l’esprit critique
« Tous ces changements d’usage imposent nécessairement que l’on se pose la question de la formation, commente Elsevier. Mais au-delà de l’opportunité que représentent les nouvelles technologies pour l’entraînement et la simulation (chirurgie augmentée notamment), les études de médecine devront plus que jamais intégrer les notions de sémiologie du risque, d’éthique et par-dessus tout de doute, afin de préparer les futurs médecins aux défis de demain. »
Quelles conditions pour faciliter l’échange et le partage de données patients, informations et connaissances ?
Les données, un bien commun ?
En France, il existe divers collections et entrepôts de données (Sniiram, SNDS, Health Data Hub, etc.).
Ces données financées par la collectivité et les cotisations sociales représentent « un véritable patrimoine commun qui concerne chaque citoyen ». Comment partager ce patrimoine commun ? Qui est en droit d’y avoir accès ? De quelle manière ? Et dans quel objectif ?
« Nous ne sommes pas simplement sur un sujet d’outil mais aussi sur un sujet de débat politique : comment veut-on partager un patrimoine public commun ? C’est ce qui fait la particularité du système français, la quasi-totalité des données dont on parle est financée par la collectivité et par les cotisations sociales », commente Frédéric Rimatte, directeur général adjoint du CHU de Rennes.
Comment structurer et organiser ces données ?
- Des efforts de normalisation
Les données de santé sont très hétérogènes. Pour qu’elles puissent être bien accueillies dans les entrepôts, le travail de structuration doit débuter dès la phase de traitement et concerne toute la chaîne de données, indique Elsevier :
– formation des étudiants à remplir correctement un dossier médical ;
– utilisation de standards normalisés, en termes de codage sémantique, terminologies et référentiels (ex: standard OMOP4) ;
– implémentation de standards dans les logiciels producteurs des données.
« Au-delà du défi de l’interopérabilité, déjà difficile à relever par les établissements de santé, la loi impose à l’ensemble des établissements un système d’information convergent, dans le cadre des groupements hospitaliers de territoire (GHT), est-il rappelé dans le livre blanc. Mais cette notion reste nébuleuse et sa mise en pratique représente un véritable challenge qui implique la mise en place d’un système unique et partagé par les acteurs du public, du privé et les libéraux, au sein d’un même territoire. »
Quid du consentement
Dans le contexte de l’entrée en vigueur du RGPD, il est nécessaire d’informer les patients et de faire preuve de transparence, sur les sujets de réutilisation notamment de leurs données. « Nous devons acquérir la confiance du patient et nous saisir collectivement de la responsabilité de sa protection, commente Elsevier. D’où l’importance de l’élaboration d’un contrat social. »
- Qu’en est-il de l’anonymisation ?
La notion d’anonymisation reste floue, constate Elsevier, « et ne peut être absolue car les données deviendraient alors inutiles ». Le groupe identifie 2 pistes de méthodes pour tendre vers l’anonymisation :
– la désidentification : qui n’est pas totale et dont le cadre légal n’est pas véritablement défini, avec la Cnil notamment ;
– l’ »avatardisation » : transformation des données en conservant leurs propriétés statistiques pour éviter la réidentification.
Hébergement des données et sécurisation
- Les réglementations se durcissent
L’hébergement des données médicales par un tiers nécessite le respect de cahiers des charges très stricts et l’acquisition de :
– certification hébergeur de données de santé ;
– homologation SNDS.
« Ces démarches sont lourdes et représentent des investissements colossaux que les établissements de santé ne peuvent pas absorber de façon individuelle, analyse Elsevier. Il est ainsi nécessaire de rassembler tous les acteurs et de repenser nos modes de stockage et d’accès aux données. »
- Vers une nouvelle structuration d’hébergement
« Il est nécessaire d’envisager une nouvelle structuration passant par un hébergeur tiers qui puisse garantir cette sécurisation de nos données collectives, commente Elsevier.
En revanche, si la centralisation du stockage de données au niveau national ou interrégional paraît une évidente nécessité, certains acteurs, comme le Health Data Hub se prononcent haut et fort en faveur d’une déconcentration du système. Via le désir d’implantation de hubs locaux, au plus proche des acteurs du terrain, ils prônent la répartition pour entraîner tous les acteurs du système de santé, académiques, industriels, patients, corps médical, etc. »