Susann Roth, spécialiste senior du développement social à l’Asian Development Bank (Philippines), a livré fin décembre 2017 sur le site HealthInvestor Asia, son analyse du marché de la e-santé au Vietnam. Elle a plus précisément évoqué la manière dont le pays est en train de développer ses capacités dans le secteur de la santé numérique.
Le gouvernement envisage notamment d’introduire un système de dossier de santé électronique (DSE) à l’échelle nationale au cours de l’année 2018, de développer les technologies IoT au sein de l’industrie et de mettre en place un cadre légal précis afin d’uniformiser les normes du système de santé.
Canada, Danemark et Corée du Sud : 3 exemples à suivre en matière d’e-santé
Susann Roth explique que le Vietnam peut s’inspirer d’autres pays en matière de santé :
- Le ministère de la Santé regarde notamment de près la situation au Canada, qui a investi 2,15 milliards de dollars US (1,8 Md €) dans son Health Infoway numérique, un programme de développement des données de santé sur internet. Il a réalisé des bénéfices estimés à 16 milliards de dollars US (13,4 Mds €) dans le secteur et ainsi amélioré à la fois la qualité des services de santé, l’accès aux soins et la productivité des équipes médicales en développant les systèmes d’information sur les médicaments, l’imagerie diagnostique et les dossiers médicaux électroniques des hôpitaux et des cliniques.
Danemark et e-santé : un modèle économique intéressant sur le long terme
- Le Danemark est, selon la spécialiste, l’une des meilleurs exemples de modèle économique sur le long terme en matière d’e-santé pour le Vietnam. Depuis 2009, le gouvernement danois a dépensé près de 335 millions de dollars US (280 M. €) en cyber-santé, soit environ 1 % de ses dépenses de santé à l’époque. Cet investissement a généré des économies annuelles comprises entre 53 à 78 millions de dollars US (entre 44 M. et 65 M. €).
- Le pays asiatique peut également s’inspirer de la Corée du Sud, qui a récemment annoncé une augmentation des investissements dans les secteurs médical et sanitaire de plus de 100 millions de dollars US (83,5 M. €) au cours des deux prochaines années, « la majeure partie de cette activité étant concentrée sur la simplification administrative, l’ajustement des réclamations et les dossiers de santé électroniques », précise Susann Roth.
Les PED peuvent directement « appliquer les dernières technologies à leur contexte »
« L’avantage des pays en développement est qu’ils n’ont pas besoin de s’appuyer sur les systèmes d’information numériques hérités d’il y a vingt ans, estime-t-elle. Ils peuvent sauter le pas et appliquer les dernières technologies à leur contexte, comme le Vietnam le fait maintenant en passant rapidement du papier au numérique. »
Data : l’intérêt sera porté sur les données pertinentes recueillies individuellement
Le Vietnam construit rapidement sa capacité de santé numérique, observe l’experte. Le gouvernement sait que la santé numérique deviendra moins hiérarchique et davantage centrée sur le patient dans les années à venir.
Les acteurs du secteur se préoccuperont moins des données agrégées sur la population et davantage des données pertinentes recueillies individuellement pour chaque patient. Une meilleure information sur la santé est en effet essentielle pour gérer des maladies chroniques plus complexes, qui nécessitent souvent plusieurs spécialistes et beaucoup d’échanges d’informations sur les patients.
L’exemple du patient atteint de diabète
Afin d’éclairer son propos, Susann Roth prend en exemple un patient atteint de diabète souffrant d’hypertension.
- Il doit consulter un médecin de soins primaires pour effectuer des examens réguliers.
- Il est également contraint de surveiller son taux de glucose, d’enregistrer les résultats et de consulter des spécialistes pour repérer d’éventuels signes précoces d’effets secondaires dus à la prise de médicaments contre l’hypertension par exemple.
- Il dispose également d’un fichier complet de ses antécédents médicaux via divers dossiers de santé électroniques, des documents cruciaux en cas d’interventions d’urgence telles qu’une chirurgie et qui permettent de réduire les erreurs de traitement, de faire gagner du temps aux médecins, de limiter les formalités administratives et de faciliter les remboursements d’assurance.
« Il est donc clair que la santé numérique peut réduire le fardeau administratif de la prestation des soins, améliorer sa qualité, la rendre plus efficace et améliorer l’autogestion [de la maladie pour les] patients. »
Des « plans ambitieux » pour introduire un DSE national
« Le Vietnam a [par ailleurs] des plans ambitieux pour introduire un système de dossier de santé électronique (DSE) à l’échelle nationale au cours des prochains mois ».
Objectif : mieux gérer les patients au niveau des communautés locales et mieux comprendre les besoins de santé de la population tout en évaluant l’impact du système national d’assurance maladie.
L’introduction des DSE comporte toutefois de nombreux défis, note Mme Roth. L’un d’entre eux est que les responsables de la santé vietnamiens devront se mettre d’accord sur les normes à instaurer en matière d’information sur la santé. Ils doivent en effet décider quels seront les codes d’échange d’informations à utiliser.
« La normalisation est la base d’un échange d’informations de santé transparent et sécurisé au sein du système de santé numérique. Il faut une structure de gouvernance de la santé numérique pour permettre aux [acteurs de l’industrie] de déterminer qui a accès aux données, où et comment les données sont stockées et échangées de manière sécurisée (…). Bien sûr, la santé numérique est complexe et des erreurs seront sûrement commises. Mais il est important de commencer quelque part, puis de faire avancer le processus étape par étape. »
Vers une adoption des technologies IoT
Les technologies de la santé numérique évoluent également rapidement avec l’adoption de l’Internet des objets (IoT), ajoute Susann Roth.
La technologie IoT conduira à des systèmes d’information sanitaire plus complexes, « car il faudra connecter plus d’appareils et plus de sources d’informations, idéalement liées aux dossiers de santé électroniques pour obtenir une image complète des patients. Des informations plus détaillées devront être échangées, ce qui dépend également de la bonne gouvernance et de la normalisation », analyse la spécialiste.
HL7 FHIR : un cadre pour établir des normes au sein de l’industrie
Le Vietnam a décidé d’utiliser le cadre HL7 Fast Healthcare Interoperability Resources (FHIR) comme solution pratique pour l’échange de données sur la santé et l’interopérabilité des systèmes d’information.
HL7 FHIR est un projet visant à l’établissement de normes au sein du secteur de la santé. Il s’agit d’un cadre comprenant divers formats et ressources de données ainsi qu’une interface de programmation d’application pour faciliter l’échange de dossiers de santé électroniques, en particulier dans des systèmes d’information complexes, y compris l’IoT.
La solution FHIR améliore le partage de documents, comme les fichiers PDF, en exposant directement des éléments de données sensibles en tant que services, explique l’experte. Par exemple, les informations de base, comme les données sur les patients, les admissions à l’hôpital, les rapports de diagnostic et les médicaments prescrits peuvent toutes être récupérées et manipulées via l’URL de l’espace numérique respectif sur lequel elles sont stockées. Ce processus permet d’accélérer l’échange d’informations sur la santé et d’explorer de données à partir de documents complexes.
« Bien qu’il soit encore tôt pour démontrer pleinement comment HL7 FHIR va modifier les technologies de la santé numérique, les experts prédisent qu’il va fondamentalement changer la façon dont les données de santé sont échangées, indique Susann Roth. HL7 FHIR permettra essentiellement aux pays de créer un « web santé » numérique en utilisant le protocole http comme plateforme d’échange d’informations et ainsi de créer un système d’information distribué, qui fournira des informations pertinentes à chaque utilisateur, tout en protégeant [sa] vie privée. Il encouragera également l’analyse stratégique des big data, la surveillance des patients en temps réel et les feedback [des utilisateurs]. »
DSE : le Vietnam pourrait devenir un exemple à suivre en Asie
L’objectif du Vietnam sur le long terme est de développer un réseau de santé connecté qui renforcera la coordination des soins et améliorera l’efficacité du système de santé en termes de coûts, de productivité et de sécurité, avec un accès rapide aux informations nécessaires à la prise de décision.
« Si tout se passe comme prévu, le Vietnam sera le premier pays à revenu intermédiaire d’Asie à mettre en œuvre des DSE normalisés à l’échelle nationale avec HL7 FHIR », se réjouit Mme Roth, qui, de par son poste au sein de l’ADB, participera à cette transformation.