Une équipe française de chercheurs et d’ingénieurs de l’Institut Gustave Roussy et de l’Université Paris-Sud a développé un système d’intelligence artificielle (IA) qui s’est révélé capable de prévoir si une molécule obtiendra ou pas, dans les 6 ans, une autorisation de mise sur le marché (AMM). Alors que très peu de molécules arrivent au lit du patient, cette prédiction pourrait être utilisée pour anticiper les dépenses de santé, particulièrement importantes en cancérologie. Les résultats de cette étude* ont été publiés le 20 septembre 2019 dans le Journal of Clinical Oncology (JCO) Clinical Cancer Informatics.
De la molécule au médicament anticancéreux : une course d’obstacles
Il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus dans le développement de nouveaux médicaments. Entre les premiers screening de molécules et l’autorisation de mise sur le marché (AMM), le processus est long. Comme l’explique le Dr Loïc Verlingue, oncologue et chef de l’équipe « data science » du Département de l’innovation thérapeutique et des essais précoces (DITEP) de Gustave Roussy, « le développement d’un médicament est long, coûteux et demande l’implication de plusieurs milliers de patients. Alors qu’environ 19 % des médicaments en développement dans les maladies infectieuses, 17 % en ophtalmologie et près de 10 % toutes disciplines confondues recevront une autorisation de mise sur le marché après les essais de phase I, en cancérologie seulement 5 % d’entre eux démontreront suffisamment d’efficacité pour finalement être approuvés pour le traitement d’un cancer. »
En effet, actuellement, beaucoup d’agents anticancéreux sont candidats aux essais clinique de phase 1 mais très peu deviendront finalement des médicaments. C’est pourquoi une équipe française de médecins-chercheurs et d’ingénieurs de l’Institut Gustave Roussy et de l’Université Paris-Sud ont eu l’idée de développer un algorithme d’apprentissage automatique (machine learning) ayant pour mission de prédire les résultats du développement de médicaments.
Un algorithme pour repérer les futurs médicaments
Cet algorithme, appelé « Resolved2 », a été entraîné à partir des données pharmacologiques de 462 molécules d’oncologie en développement en phase I, données publiques disponibles dans les abstracts Pubmed et dans la base de données pharmacologiques DrugBank5.0. Le modèle a sélectionné 28 variables parmi les plus pertinentes sur 1 411 à partir des molécules d’oncologie autorisées ou non par l’agence américaine d’approbation des médicaments entre 1972 et 2017. Et il a ensuite été testé sur 70 autres molécules afin d’évaluer sa robustesse.
Les résultats de leurs travaux ont été publiés le 20 septembre 2019 dans la revue Journal of Clinical Oncology (JCO) Clinical Cancer Informatics.
Résultats : une prévision précise à 90 %
- Quand l’IA prédit qu’une molécule n’obtiendra pas dans les 6 ans une autorisation de mise sur le marché (AMM), la prédiction s’avère juste dans 92 % des cas.
- Quand l’IA prévoit que la molécule sera autorisée, cela se révèlera juste dans 73 % des cas dans les 6 ans.
- La justesse de la précision monte à 90 % dans les 10 ans.
- Un médicament « prédit approuvé » par Resolved2 a 16 fois plus de chance de l’être effectivement qu’un médicament « prédit non approuvé ».
Cette étude française apporte la preuve de concept (PoC) que l’issue du développement d’un médicament peut être prédit grâce à des outils d’apprentissage automatique. En effet, l’algorithme parvient à prédire avec précision le délai d’approbation par la FDA à partir du moment où la molécule a passé l’étape de la phase 1.
Donner plus de chances aux patients inclus dans les essais
« Resolved2 peut trouver son utilité auprès des industriels qui développent de nouveaux médicaments, bien sûr, mais également auprès des académiques, les médecins « Principal Investigator », afin de mieux sélectionner les molécules qu’ils proposent à leur patient dans des essais de phase II ou III », estiment les auteurs de cette étude. « L’objectif est que leur patient aient plus de chance de tirer un bénéfice de l’essai dans lequel il sera inclus, » explique le Dr Verlingue. En outre, alors que les médicaments anticancéreux sont particulièrement onéreux, prévoir l’arrivée sur le marché de telles molécules permettrait aussi aux décideurs d’anticiper ces dépenses de santé.
La prochaine étape est d’adapter le modèle à l’Europe car les molécules approuvées ne sont pas strictement identiques et les critères d’évaluation peuvent également varier par rapport aux États-Unis.