Le Centre hospitalier de Valenciennes (CHV) place au centre de sa stratégie la transformation digitale de l’établissement et du groupement hospitalier de territoire (GHT) du Hainaut-Cambrésis (12 hôpitaux), mais aussi la production et de l’utilisation des données ainsi que l’intelligence artificielle (IA), indique Bernard Castells chef du pôle « imagerie médicale et radiologie » et coordinateur du projet médical partagé (PMP) du GHT. Sa direction prévoit d’investir dans ces domaines 1 % du budget du CH chaque année (chiffres d’affaires annuel : 450 millions d’euros).
Dans un entretien accordé à Health & Tech Intelligence, Bernard Castells présente les particularités du CHV et les défis auxquels il doit faire face. Il détaille également la stratégie de l’établissement pour gagner en performance et en qualité, avec notamment une meilleure exploitation des solutions de e-santé, numérique et IA en tête.
Selon le chef du pôle « imagerie médicale », l’utilisation de l’IA va notamment changer la pratique des métiers, les organisations, les flux internes des établissements de soins publics et privés et les parcours des patients. La transformation des pratiques va amener les professionnels de santé à projeter leurs activités dans une trajectoire et un suivi : ainsi le radiologue passe du diagnostic image à la production de données qui influent sur le parcours du patient et de son suivi.
Il souligne par ailleurs l’importance de la démarche territoriale et régionale : les acteurs impliqués dans les parcours et la prise en charge du patient comprennent immédiatement les enjeux sous-jacents, liés à leur quotidien avec leur patient.
Un territoire touché par la précarité et un taux de mortalité élevé
Le Centre Hospitalier de Valenciennes (CHV) est l’établissement ressource du groupement hospitalier de territoire (GHT) du Hainaut-Cambrésis (12 hôpitaux) pour 800 000 habitants. Parmi les acteurs majeurs du territoire sur les plans sanitaire et économique, il a instauré et entretient une logique entrepreneuriale, avec un management médicalisé décentralisé. Le CHV présente un excédent financier depuis 7 années.
En juin 2017, l’analyse des données médico-économiques pour la rédaction du PMP (projet médical partagé du GHT) met en évidence les spécificités du territoire : le Haut-Cambrésis est un des territoires les plus touchés par la précarité et connaît un des taux de mortalité parmi les plus élevé de France (supérieur de 31 % à la moyenne nationale). Ce point est particulièrement marqué pour les morts prématurées liées aux pathologies cardiovasculaires (50 %) et les cancers (30 %). Les femmes diagnostiquées positives lors des campagnes de dépistage de cancer du sein sont à 50 % à l’état métastatique (très nettement supérieur aux données nationales).
Mise en place d’une collaboration sur la valorisation des données de santé
De ce fait, l’urgence pour ce GHT n’était pas la mise en place de filières, mais plutôt d’apporter une réponse à l’état de la population et aux problèmes de santé publique.
Pour répondre à ce challenge, le travail collaboratif basé sur le partage de données est indispensable, note Bernard Castells. La mise en place d’un dispositif d’orientation, d’information et de gestion des cas complexes dans tous les parcours (dont 350 dossiers par an de cas d’urgences graves, complexes et instables) doit répondre à ce besoin.
Une collaboration en 2 étapes
- La première étape établie il y a 8 ans par le centre hospitalier de Valenciennes, établissement en charge de la restructuration du système d’information (+ de 150 logiciels métiers), porte sur le déploiement un archivage neutre (VNA). La VNA choisie est faite « maison » et a la particularité de traiter toutes les données (images, mais aussi CR, biologie…) ;
- L’étape suivante est de structurer les données pour rendre possible leur usage, ce qui est fait à travers un partenariat noué avec la société Alicante. Actuellement, il existe 10 millions de documents dans la VNA dont les données sont en voie d’être toutes structurées. L’objectif est de s’orienter immédiatement sur l’usage de ces données dans une logique « multiservices » : e-santé, épidémiologie, recherche, médico-économique.
D’autres partenaires interviennent comme Arterys avec un partenariat de 5 ans signé en juin 2018 portant sur l’utilisation d’une solution « plateforme ouverte full cloud », la structuration des informations et le développement d’algorithmes en particulier en imagerie mais avec la possibilité d’y intégrer d’autres algorithmes (pharma, parcours urgences, infectiologie, médico économique…).
L’intelligence artificielle inscrite dans le projet d’établissement
Le directeur de l’établissement, Rodolphe Bourret, porte cette démarche autour de la transformation digitale du CH de Valenciennes et du GHT, de la production et de l’utilisation des données et de l’intelligence artificielle (IA). Il a décidé d’y investir 1 % du budget tous les ans (chiffres d’affaires annuel : 450 millions d’euros).
Actuellement, différents travaux sont en cours :
- en radiologie, en partenariat avec Arterys (détection de fractures osseuses en radiologie standard associant la société Milvue et l’hôpital Foch, prédiction des tumeurs pulmonaires, mammographie et dépistage mais aussi image pulmonaire conventionnelle) ;
- en pharma : travail avec la SATT Languedoc et Quinten sur l’analyse clinique de la prescription médicamenteuse ;
- pour anticiper les flux d’arrivée de patients aux urgences, dans un service accueillant plus de 300 urgences par jour, avec Alicante ;
- pour l’anticipation et la prévention des infections nosocomiales ;
- l’utilisation du codage avec Alicante mais aussi une anticipation des éléments médico-économique des parcours patients intra CH et GHT…
D’autres projets sont envisagés, concernant entre autres la réanimation, la biologie et l’anatomopathologie, indique Bernard Castells.
L’objectif porté par l’établissement, qui était que l’ensemble du personnel acquière une maturité sur l’IA ainsi que sur la transformation digitale et des organisations du fait de ses outils innovants, est en cours de réalisation, et, selon Bernard Castells, d’ici 12 mois, la prise de conscience et la maturité seront réels. La diversification des thématiques des projets traduit cette dynamique et l’intérêt porté par la communauté médicale à ces innovations.
L’hôpital de Valenciennes n’est pas un CHU mais est réellement précurseur. Dans ce contexte, l’important est de décliner rapidement les travaux réalisés en usages, et pour cela une unité de recherche clinique et innovation (URSI) a été fondée.
Une dynamique de co-construction d’algorithmes existe entre le centre hospitalier, Artérys et d’autres sociétés partenaires. Ces algorithmes pourront à terme être portés par le cloud d’Arterys, plateforme robuste. Les modèles économiques associés sont à construire.
Une démarche territoriale
L’enjeu est la mise en place d’une approche de médecine populationnelle, note Bernard Castells. L’hôpital joue son rôle de promoteur et de partage.
La volonté affichée par l’établissement est la mise en place d’un entrepôt de données de santé territorial multi-sites et multiservices, servant de base à un portail ville-hôpital et qui au-delà des services proposés exploitera l’intelligence artificielle.
Le CHV propose son expérience pour accompagner les autres établissements dans la mise en œuvre de ces environnements complexes. Actuellement, 2 établissements du GHT sont en phase d’installation d’une VNA : le CH de Denain et le CH Fourmies (Nord) avec les mêmes outils et le même classement.
C’est également dans cette dynamique territoriale que s’inscrit la dynamique d’un pré-projet Tiga : « santé pour tous », avec pour thématique « santé et précarité ». L’objectif est de comprendre les impacts de la précarité sur la santé et vice-versa. Sont parties prenantes l’hôpital, des entreprises privées, le conseil régional, les politiques, l’ARS Haut-de-France…
À terme, le CH souhaite inclure les données populationnelles du territoire, celles des autres établissements du groupement hospitalier de territoire (GHT), de la médecine de ville dont les maisons de santé, entre établissements publics, privés et professionnels de santé, des dossiers médicaux personnels (DMP) et pharmaceutiques (DP), de l’Insee, vers la plateforme régionale Predice de services…
Transformation des métiers
Selon Bernard Castells, l’utilisation de l’IA va changer la pratique des métiers, les organisations, les flux internes des établissements de soins publics et privés et les parcours des patients. La transformation des pratiques va amener les professionnels de santé à projeter leurs activités dans une trajectoire et un suivi : ainsi le radiologue passe du diagnostic image à la production de données qui influent sur le parcours du patient et de son suivi.
Il souligne le fait qu’à l’hôpital de Valenciennes, dans le cadre du partenariat avec Arterys, l’intelligence artificielle est déjà utilisée en routine en imagerie pour les examens du cœur par IRM, des poumons par scanner et des nodules hépatiques en IRM.
L’hôpital attend de l’utilisation de l’IA une amélioration de la qualité moyenne des diagnostics (réduction de la variabilité d’analyse entre les praticiens et sur le territoire) ainsi qu’une optimisation de l’utilisation des plateaux d’imagerie et de leurs ressources humaines (attractivité, image de marque…).
Bernard Castells souligne l’importance de la démarche territoriale et régionale : les acteurs impliqués dans les parcours et la prise en charge du patient comprennent immédiatement les enjeux sous-jacents, liés à leur quotidien avec leur patient. Ainsi par exemple, des travaux en cours sur la cancérologie territoriale fédèrent les professionnels et rendent « naturels » les collectes et partages de donnés.