« Notre objectif est d’atteindre 3 à 5 % de la population diabétique au cours des trois prochaines années », confie à H&TI Nawal Roy, fondateur et P.-D.G de la start-up Holmusk, créatrice de l’application Glyco Leap, dont l’objectif est d’aider les personnes diabétiques à adapter leur alimentation et leur activité physique pour tenter de mieux contrôler leur pathologie via une équipe de coachs santé.
Depuis le mois d’avril 2016, le ministère de la Santé singapourien a déclaré « la guerre au diabète ». Des partenariats entre le secteur public et des entreprises privées spécialisées dans le secteur de la health tech émergent pour tenter de proposer des solutions novatrices. Parmi ces sociétés, Holmusk.
Nawal Roy revient pour H&TI sur Glyco Leap, ainsi que sur ses projets et sa vision du marché de la e-santé à Singapour et en Asie. Il assure que la cité-État fera figure de chef de file dans la lutte mondiale contre le diabète.
Lutte contre le diabète : « Nous serions ravis de collaborer avec le gouvernement » (Nawal Roy, fondateur d’Holmusk)
Vous avez lancé Glyco Leap en 2015. Où en êtes-vous actuellement ?
La phase de bêta test a été réalisée l’année dernière, en 2015. Depuis juillet 2016, nous avons officiellement mis en place notre stratégie B2C et ouvert notre application aux abonnements.
Votre offre principale permet aux utilisateurs de bénéficier de conseils diététiques quotidiens délivrés par un coach diététicien. Qui sont ces experts ? Comment les choisissez-vous?
Ce sont tous des diététiciens certifiés. Nous avons dans notre équipe de santé un médecin, un groupe de diététiciens, un scientifique spécialisé dans l’activité physique et un psychologue. C’est une équipe très complète.
Nous pensons qu’avec le diabète, une grande partie du changement est liée à l’alimentation. Grâce à notre application, les utilisateurs apprennent à connaître leur condition physique, le type d’aliments qu’ils consomment et comment tout cela influe réellement sur leur maladie.
Nous nous adressons uniquement aux personnes atteintes de diabète, aux personnes qui ont été diagnostiquées et à tous les pré-diabétiques, parce que nous croyons fermement que si vous contrôlez de manière précoce votre diabète, vous freinez de manière efficace les effets de la maladie sur votre santé.
L’un des problèmes que vous pouvez rencontrer est le manque de motivation des utilisateurs qui risquent, avec le temps, de se décourager et de suivre vos recommandations avec moins d’assiduité…
Ce problème de motivation est omniprésent. L’idée de base est donc de savoir à quel point l’utilisateur connaît sa maladie et à quel point il est motivé pour apprendre à la combattre. Par conséquent, nous nous concentrons avant tout sur la partie de la population la plus motivée à s’investir et à changer ses habitudes pour lutter contre le diabète.
Quels sont les retours des utilisateurs jusqu’à maintenant ?
Parmi les personnes qui ont souscrit à notre offre, les premières données que nous avons recueillies sur leur évolution sont très positives. La plupart des utilisateurs ont été en mesure d’atteindre l’objectif souhaité voire de le dépasser.
Quel est votre objectif final avec cette application ?
Nous voulons atteindre 3 à 5 % de la population diabétique au cours des trois prochaines années à travers Glyco Leap. À Singapour, cela représentera près d’un million de personnes. Aux États-Unis, ce sont près de 20 millions de personnes qui sont concernées.
Le programme de base de six mois que vous proposez est facturé 69 SGD (45,6 €) par mois. Une somme non négligeable pour les revenus les plus faibles. Les dispositifs d’e-santé n’excluent-ils pas selon vous une partie de la population ?
Nous sommes en train de lancer une nouvelle version à 20 dollars singapouriens (13 €) par mois. Je ne pense pas que les technologies liées à l’e-santé soient réservées à une certaine partie de la population. La plupart des personnes diabétiques dépensent plus de 1 200 dollars (790 €) par mois pour traiter leur maladie. Et elles dépensent encore plus à mesure que la maladie évolue.
Grâce aux progrès scientifiques, on peut aider les malades à réduire leur dépenses sur le long terme en les encourageant à changer leur style de vie. En agissant sur leur mode de vie, on s’est aperçu qu’ils pouvaient vraiment influer positivement sur l’évolution de la maladie.
Je pense donc que le service que nous offrons ne coûte pas grand-chose par rapport aux dépenses actuelles qu’engendrent le traitement du diabète. Ce serait même beaucoup plus facile pour les malades de solliciter notre aide si les frais liés à l’utilisation de l’application étaient remboursés par les compagnies d’assurance ou le ministère de la Santé.
Ce serait la meilleure des options possibles.
Si vous tombez malade, vous allez à l’hôpital, et les dépenses seront en partie couvertes par le gouvernement, mais si vous voulez agir en amont, si vous voulez utiliser un service comme le nôtre pour rester en meilleure santé, l’argent viendra uniquement de votre poche. Voilà pourquoi nous souhaiterions que les choses évoluent au niveau politique pour encourager les gens à rester en bonne santé et non attendre qu’ils tombent malade pour les aider financièrement.
Comment faites-vous pour faire connaître votre application auprès des diabétiques ?
Nous travaillons avec trois types de partenaires : les employeurs, les compagnies d’assurance et les établissements de santé, bien qu’avec ces derniers, ce soit encore en cours d’élaboration.
Quelles sont vos relations avec le gouvernement singapourien ?
Quand nous avons lancé le projet Glyco Leap, la « guerre contre le diabète » n’avait pas encore été déclarée par le gouvernement. Maintenant que c’est le cas, il y a moins de méfiance par rapport à notre projet et il est beaucoup plus facile de travailler avec les services publics sur ce sujet donc nous avons engagé plusieurs initiatives, sur plusieurs fronts.
Nous n’avons pas encore annoncé de partenariat officiel mais nous serons ravis de pouvoir travailler avec le gouvernement sur le sujet.
Holmusk est une société spécialisée dans l’analyse de données. Quelle est votre politique de confidentialité concernant les données privées des patients ?
Nous recueillons et utilisons des données personnelles uniquement pour le besoin des utilisateurs et pour aucun autre but. Nous ne compromettrons jamais la confidentialité de ces informations, à aucun prix.
Votre priorité est actuellement la lutte contre le diabète mais vous avez déclaré dans une interview accordée à e27.com que votre « objectif final était de [vous] concentrer sur le long terme sur toutes les maladies chroniques ». Avez-vous déjà quelques projets en tête pour les années à venir ?
Nous nous intéressons déjà de près aux problématiques relatives à la santé mentale. Nous travaillons aussi avec certains hôpitaux sur les données cardiovasculaires des patients. Nous voulons nous pencher sur toutes les maladies chroniques, de l’asthme aux problèmes de santé liés au tabagisme. La lutte contre le diabète n’est donc qu’un point de départ.
Comment votre société se démarque-t-elle de la concurrence sur le marché de l’e-santé et notamment des grosses entreprises, comme le géant de l’internet Alibaba, très présent en Asie du Sud ?
Je pense que tous ces facteurs font la différence par rapport aux autres entreprises sur le marché.
Quels aspects de votre service souhaiteriez-vous améliorer ?
Nous essayons d’améliorer notre outil continuellement. Actuellement, nous concentrons nos efforts sur les personnes qui ont été diagnostiquées de manière précoce et sur les pré-diabétiques mais nous aimerions étendre notre service aux diabétiques chroniques ainsi qu’aux personnes touchées par un diabète de type 1.
Nous sommes même en train de réfléchir à la manière dont nous pourrions inclure la prescription de médicaments via notre application. Il y a encore beaucoup à faire !
Vous travaillez avec SingHealth pour un projet d’analyse poussée des données cardiovasculaires des patients mais vous travaillez aussi avec des écoles, des hôpitaux. Pensez-vous que la formation de partenariats entre des sociétés privées expertes telle que la vôtre et le secteur public est essentielle sur le marché de l’e-santé ?
C’est évident. Le secteur public est sur le point de devenir un partenaire primordial sur le marché de la santé.
Vous avez déjà acquis une société, MindLinc [un dossier médical électronique centré sur la santé mentale] aux États-Unis et vous avez ouvert un bureau en Malaisie. Vous avez également déclaré que vous alliez lancer Glyco Leap outre-Atlantique et ailleurs en Asie.
Nous avons entamé le processus de lancement de notre application à Hong-Kong et en Malaisie. Elle devrait être disponible courant 2017. Nous allons aussi la proposer aux États-Unis. Enfin, nous sommes en train de créer une version web de Glyco Leap.
Il y a de nombreuses sociétés spécialisées en e-santé qui se sont implantées à Singapour ces dernières années ou qui aimeraient s’y installer. Comment expliquez-vous cette intérêt pour la cité-État ?
Premièrement, il est certain qu’il est plus facile de démarrer une entreprise ici comparé à d’autres pays en termes d’aides et de taxes mais je pense que Singapour attire également les entrepreneurs parce qu’il y a ici une forte concentration de capitaux, de talents et parce que l’accès aux autres marchés d’Asie est assez facile. Singapour est un bon point de départ.
Quelle est votre vision de l’e-santé à Singapour et plus généralement en Asie ?
Le marché de l’e-santé en est à sa toute première phase d’évolution, en Asie mais ailleurs dans le monde aussi. Ses acteurs tentent de résoudre de nombreux problèmes. L’un des principaux enjeux est d’essayer de combattre l’inefficacité du système de santé actuel mais la plupart des stakeholders s’efforcent surtout de surmonter les challenges liés à l’accès aux offres de soins. Aujourd’hui, l’accès aux hôpitaux, à la médecine et à la santé en général semble être un privilège dans la plupart des pays. Nous devons penser à des solutions dans ce domaine d’un point de vue macroéconomique.
Pensez-vous que, dans les années à venir, Singapour puisse devenir le principal leader mondial dans la lutte contre le diabète à travers le marché de la health tech ?
Sans aucun doute. Le diabète est un problème mondial. Aucun autre pays au monde n’a déclaré une guerre contre cette maladie. Cette initiative démontre un haut degré de leadership. Cette volonté d’engagement, et parce que je sais comment fonctionne le gouvernement singapourien – de manière très efficace -, me donnent foi en ce pays. Singapour deviendra un chef de file dans ce secteur.
Le plan de Singapour pour « déclarer la guerre au diabète »
En avril 2016, le ministère de la Santé singapourien a déclaré la « guerre au diabète ». C’est la première fois qu’un pays porte une aussi grande attention à la lutte contre cette maladie chronique.
« L’OMS a récemment annoncé que le nombre total d’adultes atteints de diabète avait quadruplé depuis 1980, atteignant les plus de 400 millions en 2014, rappelait le 13 avril 2016 lors d’un discours M. Gan Kim Yong, le ministère de la Santé singapourien. Sur ces 400 millions, 400 000 sont Singapouriens. »
« Parmi ces personnes touchées par le diabète, un Singapourien sur trois n’a pas encore été diagnostiqué. Et parmi les malades diagnostiqués, un sur trois n’adopte pas le comportement adéquat pour améliorer son état de santé. »
Selon les prédictions officielles, on estime à un million le nombre de résidents singapouriens qui seront touchés par le diabète d’ici 2050 si aucune nouvelle mesure sanitaire n’est établie.
Le ministre insiste sur les conséquences d’un diabète non-détecté, telles que :
- le développement de maladies cardiaques ;
- les accidents vasculaires cérébraux ;
- l’insuffisance rénale ;
- la cécité ;
- les amputations…
Le diabète coûte à Singapour plus d’un milliard de dollars (US) par an
Selon une étude publiée en avril 2016 par la NUS Saw Swee Hock School of Public Health (Singapour) et l’Université de Californie du Sud, le diabète au sein de la population active coûtait à Singapour en 2010 plus d’1 milliard de dollars US (959 M €). Une somme qui pourrait dépasser les 2,5 milliards de dollars (2,4 Mds €) d’ici 2050.
« Cependant, les coûts à long terme, compte tenu des conséquences psychosociales, sont bien plus importants, relève M. Gan Kim Yong . Nous devons relever ce défi. C’est pourquoi je déclare la guerre contre le diabète. Nous voulons aider les habitants de Singapour à vivre sans diabète et nous voulons aider ceux qui souffrent de la maladie à contrôler leur état de santé afin de freiner au mieux l’évolution de la maladie. »
Une campagne de six mois pour recueillir les suggestions de la population
Le Groupe de travail sur la prévention et la prise en charge du diabète (the Diabetes Prevention and Care Taskforce), dirigé par le ministre de la Santé et le ministre par intérim de l’Éducation, M. Ng Chee Meng, a lancé une grande campagne afin de recueillir le point de vue des Singapouriens sur la question.
Les propositions et commentaires les plus pertinents seront pris en compte dans le Plan d’action qu’établira petit à petit en 2017 le ministère de la Santé pour mieux lutter contre le diabète.
La campagne est divisée en deux temps :
- De septembre à décembre 2016 : l’attention a été portée sur l’identification des obstacles qui empêchent les Singapouriens d’adopter un mode de vie sain. Le ministère a recueilli les meilleures suggestions pour promouvoir les bienfaits d’une alimentation saine et d’une activité physique régulière, mais aussi pour encourager les Singapouriens à effectuer un suivi régulier et à suivre les recommandations de leur médecin.
- De janvier à février 2017 : l’objectif sera de collecter les points de vue de la population sur les mesures et initiatives proposées au cours de la première phase. Pour inciter un maximum de citoyens à participer au débat, une consultation en ligne sera lancée. Chaque participant pourra donner son avis sur les idées formulées lors de la première phase de la campagne et expliquer en quoi telle ou telle initiative lui semble plus efficace qu’une autre.
Après le mois de février, le groupe de travail étudiera les réactions recueillies et évaluera la faisabilité des mesures proposées avant de les mettre officiellement en place.
Guerre contre le diabète : un premier bilan encourageant
En novembre 2016, le ministère a fait un premier point sur les débuts de la campagne. Plus de 1 600 réponses ont été récoltées. Certains participants ont notamment soumis quelques « bonnes idées », note le ministre, comme le fait d’essayer de rendre plus accessibles les aliments et les boissons les plus saines ou d’élargir des programmes d’activités physiques au sein de la collectivité afin de faciliter l’accès au sport sur le lieu de travail, par exemple, ou dans les espaces communautaires.
- Des cliniques-bus mis en place pour soulager les médecins généralistes
« Nous continuerons de collaborer avec les intervenants clés [dans les mois à venir], a insisté M. Gan Kim Yong. Je suis heureux de constater que la Société des diabétiques de Singapour (DSS) est un partenaire important dans la gestion du diabète. Par exemple, elle a mis en place un clinique-bus mobile qui accepte d’effectuer les consultations à la place des médecins généralistes pour les radios des pieds et des yeux. Ces services de soutien permettent aux médecins généralistes de fournir des soins plus généraux, ce qui est essentiel à la bonne gestion du diabète.
La DSS et ses partenaires fournissent également une aide financière aux familles à faible revenu pour leur permettre d’accéder plus facilement à certains produits médicaux et programmes éducatifs. »
- Des programmes de sensibilisation
La DSS a aussi été active au niveau de la sensibilisation et de la prévention. Elle a notamment créé des programmes de sensibilisation diffusés par des infirmières éducatrices dans des conférences, des forums ou des ateliers.
- Des interventions pilotes dans les centres communautaires pour coacher les malades
Par ailleurs, en partenariat avec les établissements de santé publiques et les organisations de santé centrales, le groupe de travail sur la prévention et la prise en charge du diabète a lancé des interventions pilotes communautaires pour aider les personnes à haut risque à modifier leur mode de vie en établissant des objectifs et des programmes de coaching.
Par exemple, un programme a été initié au sein du club communautaire de Toa Payoh West pour apprendre aux résidents à manger plus sainement.
Des objectifs personnels ont été fixés pour chacun d’entre eux afin de les encourager à adopter un mode de vie sain et ainsi à mieux gérer leur diabète.
À travers ces premiers projets mis en place, les prémisses de la guerre contre le diabète commencent déjà à être visibles à Singapour.