Expérimentations, dossier pharmaceutique, évolution des métiers, SNDS, etc. Isabelle Adenot, présidente de l’Ordre des Pharmaciens, a accordé un entretien à Health&Tech Intelligence dans lequel elle précise les positions de l’Ordre des Pharmaciens sur l’avancement de la e-santé en France aujourd’hui, et analyse les progrès à accomplir pour tirer toutes les conséquences de la transformation numérique du secteur de la santé.
Quel regard portez-vous sur l’avancement de la e-santé en France en 2016 ?
Je dirais qu’il n’est ni assez rapide, ni assez coordonné. Il n’y a pas suffisamment de stratégie ni de ligne directrice en matière de e-santé. Le sujet est abordé de façon trop morcelée, avec une multiplication d’expérimentations et une absence d’accompagnement au changement. Je prendrai l’exemple de la MS Santé pour illustrer mon propos. Il faudrait que son déploiement s’appuie sur de grandes campagnes de communication, avec un accompagnement personnalisé de tous les professionnels à l’ouverture d’une messagerie sécurisée, par exemple via une plateforme téléphonique qui les appellerait tous.
Le deuxième point que je regrette est que l’impact de l’arrivée et de l’utilisation du numérique sur les métiers de santé ne fasse pas l’objet d’une réelle réflexion de fond sur l’évolution du système de santé et l’interprofessionalité.
En termes d’organisation des soins, les expérimentations en cours (TSN, Paerpa) vous semblent-elles aller dans la bonne direction ?
Elles vont dans la bonne direction mais il y a du retard. La France est, à juste titre, soucieuse du respect des droits des patients et de la protection de leurs données, et les processus sont longs. Par ailleurs, ces expérimentations varient selon les régions, et comportent peu de dimension de conduite d’accompagnement au changement.
Quelles sont les conséquences du retard pris par la France en matière de e-santé ?
Les professionnels de santé s’emparent du numérique à leur façon, ce qui est la pire des choses ! Par exemple, en matière de télémédecine, l’aval n’a pas été anticipé. J’ai donc tous les jours dans ma pharmacie des patients qui arrivent avec des ordonnances sur leur smartphone envoyées par courriel non sécurisé par le médecin qu’ils ont consulté à distance.
Or, la e-prescription devrait être déployée depuis longtemps. Elle existe dans quasiment l’ensemble des pays d’Europe. On peut se demander pourquoi la France n’arrive pas à la mettre en place. Par ailleurs, les opérateurs en charge du dossier sont en train d’imaginer la télétransmission d’une ordonnance avec code-barre depuis le médecin vers le pharmacien ou le patient. C’est très bien car cela évite les fraudes, mais cela ne résout pas la question dans les cas de téléconsultation ! Aucun pays européen n’a d’ailleurs fait ce choix.
Où en est le déploiement du DP ? Quels liens aura-t-il avec le DMP ?
Pour le dossier pharmaceutique, nous avons raisonné de deux façons :
- Il doit être omniprésent, c’est-à-dire constamment présent dans la pratique professionnelle ;
- Il doit être transparent, c’est-à-dire qu’il ne doit pas gêner le professionnel de santé.
Nous n’avons pas fait d’expérimentation. Nous avons défini un modèle, qui a été déployé par pilotes successifs dans certaines régions. Il y a ensuite eu un accompagnement au changement prodigué par les conseillers ordinaux, qui ont notamment organisé des réunions pour mobiliser les pharmaciens et recueilli les retours d’expérience des utilisateurs.
Pour que le service soit sans cesse amélioré, nous menons chaque année une enquête de satisfaction qui nous permet de remonter les éventuels problèmes techniques.
Le DP est aujourd’hui totalement déployé en officine. Dans les PUI, c’est un peu plus long : environ 300 établissements sur 2600 sont équipés. Mais un décret, qui est actuellement au Conseil d’État, permettra d’accélérer les choses, en donnant aux médecins hospitaliers accès au DP. De plus, la dernière édition de notre enquête annuelle sur le DP montre que les usages se développent dans les établissements qui l’ont mis en place : le taux d’alimentation des DP en PUI a doublé depuis l’année dernière. Cela montre que les pharmaciens hospitaliers se sont approprié l’outil, et il devrait maintenant y avoir un effet boule de neige.
Enfin, nous imaginons constamment de nouveaux usages qui viennent de demandes pratiques pour améliorer le DP. Ainsi, les données concernant les vaccins peuvent y être conservées pendant 21 ans désormais.
En ce qui concerne les liens avec le DMP, nous travaillons efficacement avec la CNAM, et le DP devrait pouvoir alimenter le DMP vers la fin de l’année 2017.
L’Ordre est-il satisfait du cadre juridique autour du SNDS ?
Le SNDS est une avancée. Il faut utiliser les données tout en respectant le secret professionnel et les données des patients.
Où en est la vente de médicaments en ligne en France ? Le cadre juridique actuel est-il satisfaisant ?
La moitié des pharmacies d’officine ont un site internet. Certaines pour de l’information uniquement, d’autres y vendent de la parapharmacie ; environ 300 font du commerce électronique de médicaments autorisés à cette délivrance à distance.
Le cadre juridique en matière de vente en ligne de médicaments est désormais stabilisé. En France, comme dans quasiment l’ensemble des pays européens, la vente en ligne doit être dans le prolongement d’une pharmacie physique réelle. Seuls les médicaments hors prescription sont autorisés à la vente. Une analyse menée sur l’ensemble de l’Europe permet de constater que la demande reste limitée.
Cela étant, nous sommes régulièrement alertés par nos membres sur des cas de sites internet de pharmacies falsifiés, que nous déclarons sur la plateforme Pharos.
Quelle est la pénétration du numérique dans les PUI et dans les officines ?
Les pharmacies sont très informatisées depuis longtemps, car la délivrance d’un médicament est un acte à la fois intellectuel et logistique. Il y a près de trente ans, les logiciels n’étaient que des logiciels de gestion.
Aujourd’hui, les usages se développent au service du suivi thérapeutique des patients. Par exemple, certains pharmaciens développent des applis pour favoriser l’observance des traitements, des conseils sur les traitements, etc.
Travaillez-vous en lien avec les éditeurs de logiciel pour que leur offre corresponde au mieux aux besoins des pharmaciens ?
Oui, bien sûr, et leur offre évolue en permanence, par exemple pour intégrer les évolutions de gestion de la chaîne pharmaceutique (retraits de lots de médicaments, lutte contre les médicaments falsifiés…) ou des évolutions du code de la santé publique.
Les logiciels devaient être certifiés fin 2015 selon la loi, mais les référentiels n’ont été publiés que fin 2016.
Quels seront les enjeux du numérique en santé en France en 2017 ?
Les enjeux seront professionnels : il faut tirer les conséquences de l’entrée du numérique dans tous les métiers, et créer des comités stratégiques chargés de réfléchir à ces questions.
Il faut également accompagner les professionnels dans cette transformation.
Pour la pharmacie, les nouveaux usages concernent en particulier le suivi et l’accompagnement des pathologies chroniques, et la traçabilité du médicament. En effet, il sera bientôt possible d’identifier chaque boîte de médicaments. Elles seront toutes pourvues d’un datamatrix, qui pourra être scanné par les pharmaciens, révélant le numéro unique de chaque boîte. L’ensemble de ces numéros sera intégré dans une base de données européenne, qui sera automatiquement interrogée lorsqu’une boîte sera scannée. Cela permettra de lutter contre la contrefaçon. Déjà actuellement, la vigilance sanitaire est améliorée. En effet, la traçabilité du numéro de lot des boîtes de médicaments délivrées est en cours de développement dans le DP. Si un lot de médicaments est retiré, le pharmacien peut contacter les personnes concernées.
A plus long terme, l’impression 3D de médicaments pourrait venir bouleverser le métier de pharmacien.