Hugo Mercier, co-fondateur et CEO de Rythm, a accordé une interview à Health&Tech sur le positionnement de la start-up, qui a élaboré un bandeau visant à améliorer la qualité du sommeil :
• une approche fondée sur les neurosciences et le machine learning
• un positionnement BtoC pour créer un leader sur ce marché fragmenté
• des collaborations de recherche nombreuses
• une implantation aux Etats-Unis très en amont
Tels sont les principaux points abordés par Hugo Mercier dans cet entretien.
Qu’est-ce qui vous a poussé à créer une start-up spécialisée sur le sommeil ? De quels financements et aides avez-vous bénéficié ?
J’ai co-fondé Rythm avec Quentin Soulet de Brugière alors que nous étions encore étudiants à Polytechnique. Tout a commencé lorsque nous avons participé à un programme de recherche en neurosciences à l’Institut du Cerveau et de la Moelle épinière sur les effets de la stimulation cérébrale dans la promotion du sommeil profond. Cela nous a permis d’avoir un début de preuve de concept sur la possibilité d’améliorer la densité et la durée du sommeil profond, ainsi que le ressenti au réveil, via des stimuli externes.
Nous avons eu envie d’aller plus loin et de transposer cette optimisation des phases de sommeil au grand public. En effet, un tiers de la population dort mal, et il n’existe pas de solutions réellement intéressantes pour améliorer la qualité du sommeil : les médicaments – somnifères – ont de nombreux effets secondaires, et les wearables ne proposent qu’un monitoring peu fiable. Nous avons alors eu l’ambition d’utiliser les neurosciences pour créer un leader sur le marché du sommeil, actuellement très fragmenté, avec beaucoup d’acteurs de taille moyenne.
C’est dans ce contexte que Rythm a été créée en juillet 2014. Nous nous sommes rapidement aperçus que nous devions développer beaucoup de nouvelles technologies, notamment pour la mise au point des capteurs, et la start-up s’est fortement développée : nous sommes aujourd’hui 70. L’équipe comprend beaucoup d’ingénieurs et de PhD.
Nous avons levé environ 10 millions d’euros depuis la création de Rythm, et avons également gagné les trois phases du Concours mondial d’innovation.
Nous avons conservé beaucoup de collaborations scientifiques, avec des centres de sommeil par exemple, et de projets de recherche en neurosciences.
Pourquoi avoir fait le choix d’une implantation aux États-Unis très tôt dans le développement de la start-up ?
Nous avons ouvert un bureau aux États-Unis moins d’un an après la création de Rythm, car il est indispensable de penser international tout de suite : le marché français est trop petit, le marché européen trop segmenté. On ne peut pas se permettre d’attendre que le produit soit développé pour envisager un développement à l’international.
Par ailleurs, certaines compétences, notamment en design industriel, sont plus pointues aux États-Unis.
Notre bureau américain est principalement axé sur des fonctions de marketing et de design, mais nous menons également quelques projets de recherche avec Stanford.
Considérez-vous Dreem comme un dispositif médical ? Quand sera-t-il commercialisé ?
Dreem est un bandeau qui optimise les phases de sommeil et améliore la qualité du sommeil profond grâce à des stimulations sonores particulières, déclenchées à des moments précis, à partir de la mesure de l’activité cérébrale via des capteurs EEG. Ces stimulations permettent de générer plus d’ondes lentes, de meilleure qualité.
Nous avons d’abord commercialisé Dreem en série limitée dans le cadre d’un programme payant de test auprès les utilisateurs. Sur 7000 volontaires, nous en avons sélectionné 500 sur des critères socio-démographiques et de sommeil. Cela nous a permis d’enregistrer 30 000 nuits dans notre base de données, et d’avoir des metrics objectives sur l’amélioration du sommeil ainsi qu’un retour des utilisateurs sur les bénéfices ressentis.
Une nouvelle version de Dreem sera commercialisée avant l’été, à un prix d’environ 350 €. Nous avons fait le choix de le vendre en BtoC, sans passer par un marquage CE. Il y a un blocage sur l’innovation incrémentale dans le secteur de la santé, et nous sommes convaincus qu’il faut passer par le consommateur pour la déployer. Par ailleurs, la médecine du sommeil est encore peu développée, et les troubles du sommeil sont sous-diagnostiqués : ce n’est donc pas la bonne façon d’aborder le sujet.
Nous avons toutefois mis en place un système qualité et disposons déjà des données cliniques nécessaires à la constitution du dossier technique produit pour une éventuelle demande de marquage CE.
Comment fonctionne le projet Morpheo ? Quels en sont les objectifs, la temporalité et le financement ?
Morpheo est un projet de recherche que nous avons lancé dans le cadre d’un consortium avec Polytechnique et l’université Paris Descartes. Il vise à rapprocher deux populations qui s’intéressent aux données médicales : les machine learners, qui ont besoin de beaucoup de données pour développer leurs modèles, et les professionnels de santé, qui disposent de données et souhaitent pouvoir les analyser plus facilement.
Morpheo est une plateforme collaborative open source et gratuite, sur laquelle nous n’avons pas de retour financier. Elle permet d’entraîner les modèles de machine learning sur des bases de données situées n’importe où dans le monde, sans aucun téléchargement. L’information est cryptée et reste propriété des laboratoires de recherche. Morpheo est construit sur une infrastructure de blockchain, qui assure la traçabilité et la sécurité des données.
De leur côté, les hôpitaux se pluggent à la plateforme via un viewer qui leur permet de visualiser leurs données et de bénéficier des modèles développés dans le réseau.
Morpheo va ainsi permettre d’accélérer l’analyse des données d’enregistrement du sommeil et d’élaborer des outils d’aide au diagnostic. Le registre sera ouvert à l’international en septembre.
Quelles innovations voyez-vous arriver dans la prise en charge du sommeil dans les années à venir ?
Trois niveaux d’application potentielle du machine learning peuvent être distingués :
- la détection des biomarqueurs des pathologies du sommeil, qui est déjà effectuée dans les centres de sommeil ;
- la détection d’autres pathologies, via leur impact sur le sommeil : maladies cardiovasculaires, maladies neurodégénératives, diabète…
- la détection de marqueurs en amont du déclenchement de pathologies comme les maladies neurodégénératives.
Pour faire cela, il faut beaucoup de données médicales, d’où notre implication dans le projet Morpheo.
A plus long terme, on peut imaginer d’améliorer la compréhension du cerveau humain via la compréhension du sommeil.
Quelles sont les perspectives de Rythm dans les années à venir ?
Nous avons fait le choix d’une démarche BtoC : soit les consommateurs adhèrent à notre solution, et nous connaîtrons une forte croissance, soit Rythm disparaîtra.