Les autorités chinoises du territoire autonome du Xinjiang collectent les échantillons d’ADN, les empreintes digitales, les photos de l’iris et les prélèvements sanguins de tous les résidents de la région âgés de 12 à 65 ans dans le cadre d’un programme de santé publique, a déclaré en décembre 2017 Human Rights Watch (HRW), une ONGI veillant au respect de la Déclaration universelle des droits de l’homme.
Cette opération élargit de manière significative la collecte de données biographiques menée par les autorités chinoises par rapport aux initiatives précédentes du gouvernement dans la région, qui exigeait seulement jusqu’à présent que tous les demandeurs de passeport fournissent des données biométriques.
Les objectifs déclarés du programme sont, entre autres, d’améliorer la prestation des services des autorités sanitaires et d’établir des dossiers de santé numériques pour tous les résidents.
La campagne, dont le cadre se révèle assez flou, pose question d’un point de vue éthique selon l’organisation internationale.
Officiellement, le programme vise à établir des DSEs pour tous les résidents
Les lignes directrices du programme, appelé « Physicals for All », ont été publiées par le Bureau du service et de la gestion de la population (Office of Population Service and Management) et le Comité de direction du travail d’enregistrement des noms réels (Real Name Registration Work Leadership Committee) de la région. « Nous ne savons pas exactement de quel département du gouvernement relève ce bureau, bien que la « gestion de la population » soit généralement menée sous la supervision de la police », explique l’ONGI.
Les autorités expliquent que cette opération d’enregistrement de la population est destinée à la « prise de décision scientifique », qui favorise la réduction de la pauvreté, une meilleure gestion de la santé et une « stabilité sociale ».
Selon les autorités, Physicals for All vise à améliorer le dépistage de certaines maladies
Les autorités caractérisent le programme comme un avantage pour la région, relativement pauvre économiquement.
Les objectifs déclarés de l’opération sont d’améliorer la prestation de services des autorités sanitaires, de dépister les principales maladies de la région et d’établir des dossiers de santé numériques pour tous les résidents.
Les articles de presse portant sur le sujet contiennent des témoignages de participants expliquant comment, à la suite du programme, ils ont reçu des traitements pour des maladies non diagnostiquées auparavant et, dans certains cas, ils assurent qu’ils leur ont sauvé la vie.
Toutes les données sont liées à un numéro d’identification national individuel
Selon les directives du programme, plusieurs autorités sont responsables de différents types de collections biométriques.
- Les cadres du Parti communiste chinois et les policiers sont chargés de collecter des images, des empreintes digitales et de l’iris, ainsi que des informations sur « l’enregistrement des ménages » à l’aide d’applications mobiles, lors de visites à domicile ou en établissant des points de collecte à divers endroits.
- Les autorités sanitaires locales sont responsables de la collecte d’informations sur l’ADN et les groupes sanguins.
- Les informations collectées sur le groupe sanguin sont envoyées directement à la police, tandis que les « cartes de sang pour la collecte d’ADN [sont] envoyées aux bureaux de police du comté pour le profilage ».
Toutes ces informations sont stockées et liées à un numéro d’identification national dont dispose chaque citoyen.
Les directives du gouvernement n’indiquent pas si les citoyens peuvent se retirer du programme ou si un consentement éclairé est nécessaire.
« Violations de la vie privée pour tous » (Sophie Richardson, HRW, Chine)
« Il n’est pas clair si les participants aux examens médicaux sont informés de l’intention des autorités de collecter, de stocker ou d’utiliser des données ADN sensibles », indique HRW.
Une participation semblant obligatoire
« Les autorités du Xinjiang devraient renommer leur projet d’examens physiques « Violations de la vie privée pour tous » car le consentement éclairé et le choix réel ne semblent pas faire partie de ces programmes, a déclaré Sophie Richardson, directrice de l’ONG en Chine. La saisie obligatoire des données biologiques d’une population entière, y compris l’ADN, est une violation flagrante des normes internationales des droits humains, et c’est encore plus inquiétant si elle est faite subrepticement, sous prétexte d’un programme de soins gratuit. »
Une population mal informée
« Il ne semble pas (…) que le gouvernement ait divulgué au public ou aux participants tout l’éventail de la façon dont l’information médicale recueillie sera utilisée et diffusée ou la durée pendant laquelle elle sera conservée, souligne Human Rights Watch. Alors que les rapports officiels des médias insistent sur le fait que la participation au programme Physicals for All devrait être volontaire, il semble que, dans la pratique, les gens sont censés – et parfois sous pression – participer. »
Un Ouïghour* qui a participé au programme à Kashgar, dans l’ouest du Xinjiang, a déclaré à HRW que son comité de quartier « avait exigé que [les personnes de son quartier] participent aux examens médicaux ». Il pense qu’il n’avait pas le choix. « Ne pas participer serait sûrement perçu comme le signe d’un « problème de pensée » », soit de déloyauté politique. Il a ajouté que les autorités de santé ne lui avaient pas transmis les résultats de ses analyses par la suite.
* Les Ouïghours sont un peuple turcophone et musulman sunnite habitant la région autonome ouïghoure du Xinjiang en Chine et en Asie centrale.
En Chine, peu de lois permettent d’assurer la protection de la vie privée
« La Chine a peu de [lois assurant la] protection de la vie privée et les Ouïghours sont déjà soumis à de nombreux contrôles et surveillances, y compris [par le biais d’]une forte présence au niveau sécuritaire, de nombreux points de contrôle et d’une inspection régulière des smartphones pour [voir s’ils contiennent des] contenus « subversifs », précise Mme Richardson. Dans ce contexte, la collecte obligatoire de données biologiques [peut s’avérer] particulièrement [abusive] et ne semble guère justifiable en tant que mesure de sécurité. »
Selon un rapport publié en octobre 2017 par les autorités sanitaires d’Ili, une subdivision administrative de la région du Xinjiang, le gouvernement « doit veiller à ce que ceux qui devraient [passer les] examens physiques participent [effectivement à l’opération] ».
De plus, un rapport publié en juin 2017 par le Ili Evening Post, révèle que « concernant ceux qui ne veulent pas participer aux examens (…) les [représentants des autorités] doivent (…) travailler dur pour les convaincre de participer ».
Une pratique non conforme aux normes internationales
« Cette pratique n’est pas conforme aux normes internationales relatives aux droits de l’homme qui exigent que les interventions médicales, y compris les examens médicaux, soient menées uniquement avec le consentement libre et éclairé de l’individu », rappelle l’organisation internationale.
Un article de l’agence de presse chinoise Xinhua daté du 1er novembre 2017 indique que 18,8 millions de personnes auraient participé au programme Physicals for All en 2017. En 2010, les chiffres officiels indiquaient que l’ensemble du territoire autonome comptait 21,80 millions d’habitants, enfants compris.
Prélèvements d’ADN : des intentions floues et des problèmes éthiques
Bien que les rapports des médias et les documents officiels d’exécution du programme décrivent la mise en place d’une vaste série de tests médicaux, dont des échographies, des électrocardiogrammes et « des analyses sanguines de routine », ils n’indiquent pas que des échantillons d’ADN seront prélevés.
Human Rights Watch a précédemment découvert que la police du Xinjiang avait lancé des appels d’offres en septembre 2016 pour s’équiper de séquenceurs d’ADN, en indiquant son intention d’établir une infrastructure à grande échelle dans le but de traiter des échantillons d’ADN et de profiler un grand nombre d’individus.
Séquenceurs d’ADN : une entreprise américaine pointée du doigt par HRW
Une étude de suivi menée par Human Rights Watch a révélé qu’une société américaine, Thermo Fisher Scientific, avait fourni à la police du Xinjiang certains de ces séquenceurs d’ADN.
L’ONGI a écrit à l’entreprise en juin et en août 2017 pour l’informer que les autorités chinoises recueillaient des empreintes génétiques d’individus non soupçonnés de crimes au Xinjiang et ailleurs en Chine, et leur demandant de répondre à une série de questions, dont certaines portaient sur leurs politiques relatives au respect des droits humains et d’autres sur les discussions qu’ils ont pu avoir avec les autorités chinoises sur l’utilisation prévue du matériel de séquençage.
Thermo Fisher Scientific a répondu à la première lettre. La société a déclaré qu’elle ne « partageait pas d’informations sur [ses] clients ou leurs achats » et que « compte tenu de la nature globale de [leurs] opérations, il [leur] était impossible de contrôler l’utilisation ou l’application de tous les produits [qu’ils] ont fabriqués. » La société a déclaré qu’elle « s’attendait à ce que tous [ses] clients agissent conformément aux réglementations appropriées et aux meilleures pratiques du secteur ». Thermo Fisher Scientific n’a pas répondu à la deuxième lettre envoyée par Human Rights Watch.
« Contraindre des personnes à donner [ou à prélever] des échantillons de sang (…) sans leur consentement ou justification éclairés peut porter atteinte à la vie privée, à la dignité et au droit à l’intégrité physique d’une personne ; il peut aussi, dans certaines circonstances, constituer un traitement dégradant, souligne HRW. L’échantillonnage d’ADN obligatoire d’une région ou d’une population entière à des fins de maintien de la sécurité est une violation grave des droits de l’homme dans la mesure où elle ne peut être justifiée comme nécessaire ou proportionnée. »
Des « restrictions omniprésentes sur [les] droits humains » de certaines communautés
Le Xinjiang, au nord-ouest de la Chine, abrite 10 millions d’Ouïghours et d’autres minorités ethniques à prédominance musulmane.
Human Rights Watch indique que le gouvernement chinois avait imposé des « restrictions omniprésentes sur leurs droits humains fondamentaux, y compris la liberté de religion ».
Depuis la nomination du secrétaire du Parti communiste chinois Chen Quanguo en août 2016, « le gouvernement régional du Xinjiang a promulgué de nouvelles politiques répressives, y compris la limitation des voyages à l’étranger et le retour forcé de ceux qui étudient à l’étranger, incarcérant des milliers de personnes dans des centres d’éducation politique, et en embauchant des milliers d’autres comme personnel de sécurité pour surveiller la population », indique l’organisation internationale.