« Santé 4.0, Le tsunami du numérique » (Georg Editeur, 2017), tel est le titre du livre de Xavier Comtesse, mathématicien et docteur en informatique de formation, créateur de start-ups et directeur du think tank Health@large. L’ouvrage est l’aboutissement d’une enquête de plus de 5 ans autour de l’impact de la révolution numérique dans le domaine de la santé : blockchains, big data, IoT ou Deep Mind.
L’enquête a débuté en 2012 lorsque l’auteur suisse organise, avec l’appui de la Fondation Hoffmann, des « world café » dans la Métropole Lémanique (de Genève à Montreux en passant par Lausanne) pour prendre le pouls de la population face aux comportements nouveaux dans le domaine de la santé. Les résultats ont montré une grande capacité d’ « empowerment » et de « social accountability » de la part de la population (à savoir de la responsabilisation, de la volonté de prise en charge et de contrôle social sur le système de santé et de sa propre santé). Elle a été complétée par une série d’entretiens d’un certain nombre d’experts en Suisse et aux États-Unis et a débouché sur la rédaction de son ouvrage qui développe douze thèses qui devraient bouleverser le monde de la santé.
Dans cette interview que l’auteur a accordée à H&TI, il explique que certains métiers de la santé sont amenés à disparaître, engloutis par ce tsunami du numérique. Mais les choses vont se faire progressivement, estime-t-il, car nous sommes actuellement « dans la phase calme du tsunami, correspondant au fait que la mer se retire sur plusieurs centaines de mètres avant de tout envahir ».
Votre ouvrage débute par une affirmation : Notre société vit aujourd’hui un changement de paradigme dans le domaine de la santé, comparable au passage de l’image photographique au cinéma. Quel est, selon vous, le point déclencheur de cette évolution ?
Pour la première fois, tout un chacun va pouvoir obtenir des mesures en continu sur son état de santé. Toute sorte d’objets connectés, notamment des montres, des lentilles et autres, vont fournir des informations qui alimenteront le Big Data et le Deep Learning permettant ainsi un diagnostic, un traitement et un suivi continu et permanent. On passe de la photographie de l’état de notre corps à un instant donné à un suivi cinématique.
La thèse centrale de « Santé 4.0 » est que la révolution numérique dans le secteur de la santé pourra s’accompagner d’une baisse des coûts. Comment ?
Dès lors que la technologie pourra se substituer aux actes médicaux, on assistera à une baisse du personnel, ce qui réduira considérablement les coûts sachant qu’aujourd’hui les ressources humaines contribuent à 80% des coûts.
Selon vous, la e-santé, et notamment la médecine personnalisée (ADN et digital), la médecine préventive (big data, algorithmes et IA) ou encore la médecine participative, vont apporter une telle quantité d’innovations au système de soins actuel que celui-ci va subir un saut qualitatif et quantitatif phénoménal. Qu’est-ce qui vous permet d’avancer cette thèse ?
La qualité du service va elle aussi progresser dès lors qu’elle répondra de manière plus prédictive et personnalisée aux besoins du patient. Une fois encore, seule la technologie est à même d’absorber ces quantités phénoménales d’informations (Big Data) et de les restituer avec un sens approprié (Deep Learning).
Le système de santé publique est-il prêt à faire ce virage ?
Non. La préservation des acquis domine encore. C’est sous la menace des GAFAM que la situation devrait à terme se débloquer du côté institutionnel.
Quid des patients ? Sont-ils prêts à porter des « bracelets de santé », à partager toutes leurs informations santé en réseau ? A se faire opérer via l’imagerie 3D ou 4D ? Vous dites que l’usage des blockchains aurait tendance à les sécuriser. Mais le grand public n’est-il pas mal informé ?
D’après notre enquête, le consom’acteur de la santé est non seulement prêt à être plus actif mais également il l’appelle de ses vœux.
Dans un sous chapitre intitulé « Demain » vous parlez des relations patients-médecins du futur, qui vont subir « un bouleversement radical ». Pouvez-vous développer ?
Lorsque le radiologue sera confronté à une machine qui sera capable de faire son travail à un niveau de qualité supérieur grâce à son accès aux Big Data, celui-ci comprendra immédiatement la portée de cette révolution et tous les autres praticiens des autres corps de métiers de la santé avec lui. On a déjà vu cet effet lorsque dans les décennies précédentes, certains métiers ont disparu. Exemple : le navigateur dans le cockpit, le caissier dans les banques, la dactylographe, la standardiste, etc.
Qu’attendre des start-ups de la e-santé dans cette révolution ? Vous parlez de « novices dans le domaine, avec une immense soif de conquête technologique et économique ».
Les start-ups ont l’avantage de projeter leur rêve sur une page blanche. En quelque sorte, rien ne leur est interdit (c’est surtout vrai dans la Silicon Valley). Ainsi, elles vont forcément apporter de l’innovation disruptive.
Est-ce que selon vous la e-santé se développe trop vite ? Pas assez ?
Ni l’un, ni l’autre. Elle avance entre le nécessaire et le suffisant.
La Suisse, dont vous êtes originaire, est-elle précurseur en termes de e-santé ?
Non. La Silicon Valley, Boston et sa région, et Israël restent les pôles principaux de l’émergence de la e-santé.
Vous évoquez dans votre ouvrage les avancées de la Mayo Clinic, la Cleveland Clinic et le Massachussetts general hospital, aux Etats-Unis, qui « dictent le tempo » du progrès. Pouvez-vous expliquer en quoi ?
Ces trois institutions sont dotées de moyens financiers colossaux et font tout pour rester en tête dans cette course à l’excellence. Dès lors que l’argent reste indispensable à cette mutation, elles ont toutes leurs chances.
Votre chapitre final invite à une discussion publique. Votre livre a-t-il davantage vocation à susciter le débat qu’à donner des conclusions ?
Aujourd’hui, il n’y a pas de conclusions à donner, il y a juste un chemin à tracer, c’est ce que j’ai essayé de faire dans cet ouvrage.
Finalement la e-santé, c’est un tsunami, une révolution ou une belle nouveauté ?
Un tsunami, bien sûr. Et comme dans le cas d’un vrai tsunami, il y a deux phases. Nous sommes actuellement dans celle qui est encore calme correspondant au fait que la mer se retire sur plusieurs centaines de mètres avant de tout envahir (phase terminale).