Plusieurs études récentes apportent des éclairages complémentaires sur l’usage et l’acceptabilité de la téléconsultation, ainsi que sur ses impacts économiques, organisationnels et environnementaux. Jeon et al., publiés dans le Journal of Medical Internet Research en 2025, analysent la volonté d’utiliser (willingness to use, WTU) et de payer (willingness to pay, WTP) pour la téléconsultation et la télémédecine dans cinq domaines cliniques en Corée du Sud, à partir d’une enquête nationale conduite par l’équipe de l’Université Yonsei et d’autres institutions sud‑coréennes. Arenas‑Gaitán et al., dans The European Journal of Health Economics (2025), étudient la téléconsultation du point de vue des patients en Espagne dans un système de type Beveridge, en s’appuyant sur le modèle UTAUT et une segmentation démographique avancée (Pathmox).
Dans un hôpital universitaire français, Ferre et al. publient en 2025 dans JMIR Formative Research une étude observationnelle rétrospective évaluant l’impact médico‑économique et écologique de la téléconsultation d’anesthésie au CHU de Toulouse, avec un focus sur les économies de coûts, de temps et d’émissions de gaz à effet de serre. Enfin, Khoshsirat et al. proposent en 2025 dans Health Science Reports (Université de Tabriz, Iran) une revue systématique des forces, faiblesses, opportunités et menaces (SWOT) de la téléconsultation, en grande partie dans le contexte de la COVID‑19 et du point de vue des médecins généralistes.
La problématique centrale de cet article est la suivante : comment ces travaux combinés permettent‑ils de caractériser, de façon opérationnelle, les conditions de succès et les limites de la téléconsultation dans des systèmes de santé aux configurations très différentes (Corée du Sud, Espagne, France, pays à revenus faibles et intermédiaires), afin de guider des stratégies de développement adaptées aux patients, aux professionnels et aux payeurs.
Contexte : adoption et segmentation des usages
Facteurs individuels et sociodémographiques
L’étude coréenne de Jeon et al. montre que la WTU et la WTP pour la téléconsultation et la télémédecine sont fortement modulées par l’âge, l’état de santé, le lieu de résidence et l’expérience préalable des soins à distance. La WTP pour la télémédecine augmente de manière significative avec l’âge (P for trend = .02), tout comme la WTP pour la téléconsultation (P for trend = .001). Les patients ayant déjà utilisé des services de téléconsultation présentent des odds ratios de WTU et de WTP compris entre 1,8 et 4 selon les domaines cliniques, ce qui suggère un effet d’apprentissage et de confiance lié à l’expérience.
Arenas‑Gaitán et al. confirment l’importance d’une hétérogénéité marquée dans les comportements d’adoption de la téléconsultation en Espagne, en identifiant six segments de patients (par exemple « Curious Explorers » ou « Critical Users ») différenciés par l’âge (< 39 ans vs ≥ 39 ans), le niveau d’éducation (universitaire vs non universitaire) et le revenu perçu du ménage. Les segments jeunes, familiarisés avec le numérique, accordent un poids plus modéré à l’utilité perçue (Performance Expectancy) mais sont sensibles aux conditions facilitatrices (dispositifs, accès technique), alors que certains segments plus âgés à faible revenu n’envisagent la téléconsultation qu’en présence d’une forte influence sociale.
Ces résultats convergent avec la revue SWOT de Khoshsirat et al., qui insiste sur le rôle de la littératie numérique, du contexte socio‑culturel et des barrières infrastructurelles (débit, coût d’Internet) comme déterminants majeurs d’adoption, en particulier dans les pays à revenus faibles et intermédiaires.
Différences liées au contexte de système de santé
Les trois études empiriques s’inscrivent dans des environnements institutionnels distincts. La Corée du Sud sort d’une période de restriction réglementaire sur la télémédecine, avec un pilotage national et un système d’assurance maladie universelle fortement structuré. L’Espagne met en œuvre la téléconsultation dans un modèle Beveridge, avec une forte présence du secteur public et des dispositifs d’intégration de la téléconsultation dans les centres de soins primaires.
En France, la téléconsultation d’anesthésie étudiée au CHU de Toulouse se déploie dans un cadre où les actes sont tarifés (23 € par téléconsultation de spécialité), avec un financement régional de la plateforme (Agence Régionale de Santé Occitanie) et une articulation avec une activité chirurgicale programmée en orthopédie. Ces différences de cadre influencent les modalités de financement, le modèle économique et les attentes des professionnels et des patients.
Résultats quantitatifs clés : acceptabilité, valeur économique et écologique
Acceptabilité : WTU/WTP et satisfaction
Dans l’étude coréenne, plus de 80% des répondants se déclarent prêts à utiliser la télémédecine, mais cette acceptabilité globale masque des variations importantes selon les domaines cliniques. Les troubles psychiatriques présentent les niveaux les plus élevés de WTU (64,5%) et de WTP (27,0%) pour la télémédecine, alors que la cancérologie affiche une WTU plus faible pour la télémédecine (27,9%) mais plus élevée pour la téléconsultation médecin‑médecin (WTU 48,6%, WTP 24,8%).
Arenas‑Gaitán et al. rapportent, dans un échantillon de 1412 utilisateurs de téléconsultation en Espagne, que la variance expliquée de l’intention d’usage par le modèle UTAUT atteint 60,7%, et que l’utilisation effective de la téléconsultation est fortement liée à l’intention (corrélation robuste entre Behavioural Intention et Use). La Social Influence exerce un effet majeur sur l’intention d’usage, contrairement aux conditions facilitatrices qui ne sont significatives que dans certains segments (jeunes diplômés).
Dans le contexte de la pré‑anesthésie en France, Ferre et al. observent des niveaux de satisfaction très élevés et similaires entre téléconsultation et consultation présentielle, avec un score médian de 9/10 dans les deux groupes (IQR 8‑10 vs 8‑9, P = .64). Seule une minorité de patients souhaite impérativement un prochain rendez‑vous en présentiel (13,6% dans le groupe téléconsultation, 18,6% dans le groupe présentiel). Les taux de complications postopératoires à six mois ne diffèrent pas significativement (3,3% vs 7,1%, P = .24), ce qui suggère une non‑infériorité clinique dans les indications sélectionnées.
Impacts économiques pour les patients, payeurs et établissements
L’étude française quantifie de façon détaillée les bénéfices économiques de la téléconsultation préanesthésique. Sur 401 patients, 331 (82,5%) ont bénéficié d’une téléconsultation, permettant d’éviter environ 46 000 km de déplacements, pour une économie totale estimée à 40 102 € pour les patients (coûts de transport et pertes de revenus), soit en moyenne 122 € par patient (SD 125).
Les économies de transport pour les patients atteignent 23 694 € (prise en compte du barème kilométrique, des coûts de stationnement et des remboursements). La perte de revenu évitée (jours de congé, accompagnants) représente 16 408 € pour 330 patients, incluant 6627 € pour les accompagnants et environ 905 € pour les patients retraités ou sans emploi (valorisation du temps libre). Pour l’assurance maladie, la réduction d’utilisation des transports sanitaires (ambulance) conduit à une économie supplémentaire de 2737 € pour seulement 5,7% des patients du groupe téléconsultation.
Au total, l’économie globale patients + assurance maladie est de 42 840 €, soit 130 € par patient du groupe téléconsultation, sans coût logiciel additionnel pour le centre hospitalier (financement régional de la plateforme TlO). Ces ordres de grandeur confirment, de manière chiffrée, l’un des principaux « strengths » identifiés par la revue SWOT de Khoshsirat et al., à savoir la réduction du temps et des coûts pour les patients et pour les systèmes de santé.
Impact écologique : empreinte carbone
Ferre et al. évaluent l’empreinte carbone du parcours présentiel versus téléconsultation en intégrant les modes de transport (voiture individuelle, transport sanitaire, transports en commun, avion) et la consommation énergétique des équipements numériques. Les téléconsultations conduisent à une réduction de 9688 kg équivalent CO₂, soit environ 29,3 kg CO₂eq évités par patient du groupe téléconsultation.
La contribution du numérique est marginale : l’ensemble des 331 téléconsultations génère 2,30 kg CO₂eq liés à la connexion (plateforme TlO et équipements du patient) et 0,004 kg CO₂eq par consultation pour le poste informatique hospitalier. Ainsi, la substitution d’un déplacement motorisé par une téléconsultation entraîne une réduction d’environ 99% des émissions liées à la consultation préanesthésique, ce qui positionne la téléconsultation comme levier concret de décarbonation des parcours programmés.
Téléconsultation : forces, faiblesses, opportunités et menaces
La revue systématique de Khoshsirat et al., portant sur 32 études issues de 21 pays, offre un cadre SWOT utile pour interpréter et généraliser les résultats des études de terrain.
Forces
Les principaux points forts identifiés sont les suivants
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Réduction du temps et des coûts : jusqu’à 2 heures économisées par consultation pour les patients dans certaines études, avec des économies de transport particulièrement significatives pour les populations à faible revenu. Les données françaises chiffrées (122 € par patient) et coréennes (réduction des coûts perçus et amélioration de l’accessibilité pour les résidents hors capitale) illustrent concrètement ce levier.
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Facilité d’usage et faible besoin de compétences techniques : dans de nombreux contextes, les professionnels nécessitent moins de 30 minutes de formation pour maîtriser les plateformes, et les patients, y compris âgés, peuvent utiliser des interfaces jugées intuitives.
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Facilitation de la documentation : l’utilisation de dossiers partagés et de solutions cloud réduit la charge administrative de l’ordre de 40% dans certaines expériences, en standardisant le stockage et l’accès aux informations cliniques.
Faiblesses
Trois grandes faiblesses ressortent et rejoignent des préoccupations cliniques et médico‑légales
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Absence d’examen physique : plusieurs travaux rapportent une augmentation de 15% des erreurs diagnostiques pour certaines affections dermatologiques, avec des risques d’erreur de prescription lorsque l’examen clinique est critique.
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Communication moins riche : des incompréhensions sur les explications thérapeutiques et un moindre accès aux émotions des patients sont observés, ce qui peut affecter la qualité de la relation et l’adhésion aux traitements.
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Problèmes techniques : interruptions de connexion, débit insuffisant, coûts de l’Internet et insuffisance d’infrastructures dans les zones rurales ou les pays à revenu intermédiaire sont fréquemment rapportés. Ces limites contrastent avec les contextes coréen et français étudiés, où l’infrastructure et la couverture sont relativement favorables.
Opportunités
Les opportunités identifiées sont particulièrement importantes pour les stratégies industrielles et de politique publique
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Progrès rapides des technologies médicales (IA, imagerie, capteurs) : la combinaison téléconsultation + outils d’aide au diagnostic peut améliorer la sécurité clinique, notamment là où l’examen physique est partiellement substituable (télédentisterie, suivi de maladies chroniques).
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Continuité des soins : les systèmes de rappel automatisé et de suivi à distance augmentent l’adhésion thérapeutique (jusqu’à +30% pour la prise de médicaments dans certaines études), réduisant les ruptures de parcours.
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Appétence croissante pour le numérique : environ 70% des patients de moins de 50 ans préfèrent le recours à la télésanté pour les soins de routine dans plusieurs cohortes étudiées, ce qui rejoint les observations espagnoles sur les segments jeunes et digitalisés.
Menaces
Les menaces sont principalement d’ordre socio‑culturel, organisationnel et économique
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Barrières culturelles et de confiance : dans certains contextes, la consultation en présence est perçue comme un standard non négociable, et l’écran comme un dispositif déshumanisant, en particulier chez les personnes âgées.
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Enjeux éthiques et de formation : les craintes relatives à la confidentialité, aux fuites de données et à la gestion des situations sensibles (santé mentale, sexualité) limitent l’usage, tandis que les besoins en formation continue pour les professionnels et les patients sont sous‑estimés.
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Conflits d’intérêts : les modèles de rémunération, les stratégies des assureurs (refus de prise en charge, remise en cause de l’efficacité) et les arbitrages entre téléconsultation et activité présentielle peuvent créer des tensions et freiner l’intégration dans les pratiques standards.
Synthèse transversale : conditions de réussite et implications pour la santé numérique
Alignement usages–indications–modèle économique
Les données coréennes montrent que la téléconsultation médecin‑médecin est particulièrement pertinente en cancérologie, où les patients souhaitent conserver une relation présentielle avec leur médecin local, tout en bénéficiant d’une expertise tertiaire à distance. En revanche, la télémédecine directe médecin‑patient est mieux acceptée pour les troubles psychiatriques, où la confidentialité, la flexibilité horaire et l’évitement de la stigmatisation sont prioritaires.
En anesthésie pré‑opératoire, la téléconsultation apparaît efficiente pour des patients à faible ou moyen risque, dans un cadre protocolisé et avec un outil de pré‑triage numérique (score MyRISK), ce qui permet de concentrer les ressources présentielles sur les cas complexes. L’analyse espagnole souligne que, même à l’intérieur d’un même système, les stratégies doivent être différenciées selon les segments de patients, en adaptant les messages (utilité, sécurité, complémentarité avec le présentiel) et les leviers (influence sociale, accompagnement technologique).
Implications organisationnelles et industrielles
Pour les établissements de santé et les opérateurs de téléconsultation, ces résultats invitent à
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Concevoir des parcours hybrides (présentiel + téléconsultation) par pathologie et par segment de patients, plutôt que des programmes génériques.
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Intégrer des outils de tri et de stratification du risque (par exemple MyAnesth/MyRISK) pour sécuriser la délégation au numérique dans les segments à faible risque et limiter les consultations inutiles.
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Investir dans la qualité des interfaces et dans l’accompagnement des patients et professionnels (formation, support), particulièrement dans les segments identifiés comme « Experienced Experimenters » ou « Resilient Adapters », où l’influence sociale et le niveau de confiance sont déterminants.
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Positionner la réduction de l’empreinte carbone comme un argument stratégique, notamment dans les activités programmées à forte volumétrie et fort éloignement géographique (orthopédie, cancérologie programmée), où les gains chiffrés sont substantiels.
Tableau de synthèse : principaux indicateurs issus des études
| Dimension |
Corée du Sud (Jeon et al.) |
Espagne (Arenas‑Gaitán et al.) |
France – CHU Toulouse (Ferre et al.) |
Revue SWOT (Khoshsirat et al.) |
| Population |
552 adultes 19‑69 ans |
1412 usagers téléconsultation |
401 patients PAC orthopédie |
32 études, 21 pays |
| Modèle étudié |
Télémédecine & téléconsultation, 5 domaines cliniques |
Téléconsultation patient–médecin (UTAUT) |
Téléconsultation pré‑anesthésie |
Téléconsultation généralistes/COVID‑19 |
| Indicateurs clés d’acceptation |
WTU/WTP par âge, région, pathologie |
6 segments comportementaux distincts |
Satisfaction 9/10, sécurité comparable |
Forces/faiblesses/opportunités/menaces consolidées |
| Gains économiques |
WTP accrue chez les âgés et malades chroniques |
Non chiffrés, mais segmentation pour stratégies ciblées |
130 € d’économies par patient (patients + payeur) |
Réduction temps et coûts largement documentée |
| Impact écologique |
Non étudié |
Non étudié |
−9688 kg CO₂eq, ≈ −29,3 kg/patient |
Impacts mentionnés dans quelques études, peu quantifiés |
| Principales limites identifiées |
Scénarios hypothétiques, contexte réglementaire spécifique |
Hétérogénéité, absence de variables cliniques détaillées |
Monocentrique, période courte, patients triés |
Hétérogénéité méthodologique, biais de sélection |
Les travaux analysés convergent vers une vision de la téléconsultation comme composante structurante mais non universelle de l’offre de soins. L’adoption dépend de facteurs individuels (âge, formation, état de santé, expérience préalable), contextuels (modèle de financement, organisation des parcours), technologiques (infrastructures, ergonomie) et culturels (représentations de la relation de soin).
Sur le plan médico‑économique, la téléconsultation peut générer des économies substantielles pour les patients et les payeurs, tout en réduisant significativement l’empreinte carbone des parcours, comme l’illustre l’exemple de la pré‑anesthésie en France. La revue SWOT met toutefois en évidence des faiblesses cliniques (absence d’examen physique), techniques (connectivité) et organisationnelles (modèles de rémunération, formation), qui imposent une sélection rigoureuse des indications et une conception prudente des modèles d’affaires.
Pour les décideurs et les CEO de la santé numérique, la priorité n’est pas de généraliser la téléconsultation de manière indifférenciée, mais de développer des architectures de services segmentées, alignées sur les profils d’usagers, les besoins cliniques et les contraintes des systèmes de santé, tout en articulant les arguments de valeur économique, de qualité de soins et de durabilité environnementale.