Fondée en 1863 et reconnue d’utilité publique en 1867, la Maison de Santé Protestante de Bordeaux-Bagatelle (MSPB) intervient dans les domaines sanitaires, social et médico-social. Toujours soucieuse d’évolution, elle est engagée dans la création d’un ensemble hospitalier civilo-militaire pour 2022 et un centre spécialisé d’accès aux soins somatiques des personnes en situation de handicap.
A l’occasion de la Paris Healthcare Week 2018, l’équipe de Health & Tech Intelligence s’est entretenue avec Olivier Frézet, Directeur des branches médico-sociales de la Maison de Santé Protestante de Bordeaux-Bagatelle (MSPB) et Béatrice Falize-Mirat, Directeur Scientifique de Care-Insight.
Olivier Frézet décrit le mode de fonctionnement des équipes Urgence Nuit et de soutien aux aidants à domicile mises en place par la Maison de Santé Protestante de Bordeaux-Bagatelle en 2014, qui transforment sensiblement la prise en charge des personnes dépendantes à domicile.
Quelles sont vos fonctions au sein de la MSPB ?
Olivier Frézet : Je suis directeur des branches médico-sociales de la Maison de Santé Protestante de Bordeaux-Bagatelle (MSPB), qui couvrent différents établissements, services et métiers :
- un Ehpad de 62 lits et une structure d’hébergement temporaire de 15 lits. Il n’existe en France qu’une soixantaine de structures proposant des services d’hébergement temporaire ;
- un SSIAD doté de 182 places pour les personnes âgées, 10 places pour les personnes en situation de handicap et 10 places pour les personnes atteintes de la maladies d’Alzheimer. Le SSIAD évolue en SPASAD, service polyvalent d’aide et de soins à domicile, (CPOM signé le 30 juin 2017 avec le SAAD Agapes) ;
- deux équipes qui sont dans le PAERPA de Bordeaux , l’Equipe Urgence Nuit d’une part, qui est unique en France, et l’équipe de soutien aux aidants à domicile (ESAD) d’autre part ;
- une MAIA : Méthode d’action et d’intégration des services d’aide et de soins dans le champ de l’autonomie. Je coordonne enfin les assistants sociaux et les psychologues qui interviennent dans tous les services de la Fondation.
Quelles sont les finalités des deux équipes du PAERPA ?
Olivier Frézet : Nous voulons développer un accompagnement psychosocial le plus en amont possible des situations de crise pour en prévenir l’apparition. Je suis persuadé que plus nous travaillons en amont de façon transdisciplinaire, avec différentes professions (dont les sphères d’action s’interpénètrent) et non pas de manière pluridisciplinaire, (où chaque professionnel agit seul « dans son coin »), plus nous pouvons aider le couple aidant-aidé dans la construction de son projet de vie.
Avez-vous été précurseurs dans le développement de l’aide et du soin à domicile ?
Olivier Frézet : L’un des services de la Fondation, l’hospitalisation à domicile, a été crée en 1975. C’est l’un des plus anciens HAD de France et l’un des plus importants en suivis quotidiens de malades au domicile. De plus, Bagatelle est porteur de la plateforme d’appel pour les HAD sur le département.
Le SSIAD a été fondé en 1982.
La structure d’accueil temporaire pour personnes âgées, le Relais, a été créé en 1988. C’était innovant à l’époque et ça le reste aujourd’hui. En effet, ce type de structure, une sorte d’entre-deux, permet des temps de pause pour le couple aidant / aidé et participe activement au soutien à domicile. Ce type de structure est très important dans le maillage du territoire et dans le sens du soutien aux aidants.
De plus, nous sommes, il me semble, toujours les seuls à disposer d’une équipe Urgence nuit (créée en 2014) et une équipe de soutien aux aidants sous cette forme.
Ces modèles (accueil temporaire) sont-ils nombreux en France ? Quelles en sont les spécificités ?
Béatrice Falize-Mirat : Dans ce modèle, il faut savoir optimiser l’utilisation des lits et gérer des situations très courtes. L’équilibre financier est une véritable difficulté. Le défi consiste à accueillir des patients un, deux, trois jours sans que cela ne soit programmé. Il faut qu’un lit soit disponible, qu’on puisse le remplir à un instant T et qu’il soit disponible par la suite sans perdre d’argent.
Comment assurer ces admissions et sorties incessantes ?
Olivier Frézet : Cela peut s’avérer difficile mais ce n’est pas impossible. Etant à l’origine assistant de service social, j’ai toujours été très à l’écoute des aidants. S’agissant du couple aidant-aidé, quand l’aidant atteint une situation de crise, nous lui permettons de se rendre dans une structure d’hébergement temporaire, nous lui offrons un suivi de la personne dépendante, mais lui permettons aussi de se poser, d’être reconnu, et d’être épaulé.
Nous voulons respecter sa volonté tout au long de son séjour dans nos services. Pour nous, il est partenaire pour le séjour, car il connait au quotidien le résident. Certaines structures imposent une durée particulière de séjour. Nous, nous accueillons le couple aidant/aidé en fonction de ce qu’ils désirent. Même si la prise en charge est payante, nos prix restent relativement corrects.
Les promoteurs se montrent frileux pour des raisons économiques et logistiques, mais nous affichons un taux de remplissage à 90%. Cela signifie que si l’on est inscrit dans un réseau, si l’on est connu et reconnu, les gens viennent car il y a un véritable besoin et qu’ils nous font confiance. Il faut qu’il y ait des structures qui permettent des alternances.
Ce relais, cette structure d’hébergement temporaire intervient à un moment potentiel de césure dans le parcours des aidants comme des aidés ; 80% des personnes que nous recevons viennent du domicile. Nous nous inscrivons dans le sens « de la rupture et de la reprise », et de l’alternance entre structure où les individus se reposent et retour au domicile. Nous sommes vraiment dans une démarche de soutien à domicile nous permettant en plus de faire des liens avec les services du domicile qui connaissent la situation.
Le Conseil d’Administration de la Fondation a toujours maintenu la structure malgré les résultats financiers déficitaires, prenant en compte l’importance d’un tel lieu.
Autour de quel projet s’articule cette démarche de soutien à domicile ?
Olivier Frézet : Nous plaçons le projet de vie du couple aidant-aidé au centre. Quand l’équipe de soutien aux aidants a été créée, l’idée était précisément d’offrir par exemple au médecin généraliste (ou au pharmacien, ou à l’infirmier libéral…) une équipe venant en complément, sur un versant professionnel autre.
Nous étions partis de l’exemple suivant : une fille accompagne sa mère âgée chez son médecin généraliste pour un renouvellement de prescription. La fille « explose » pendant la consultation, car elle éprouve des difficultés croissantes pour venir en aide à sa mère dépendante. Le médecin ignore comment réagir car il n’est pas nécessairement informé de toutes les potentialités d’aide.
Notre souhait est d’offrir à la fille, elle-même d’un certain âge, une aide qui ne se substitue pas à la sienne, mais vienne la compléter. Nous lui offrons une palette d’aide avec différents professionnels : psychologue, assistant social, ergothérapeute, Technicien Coordinateur de l’Aide Psychosociale aux Aidants (TC APSA) et une secrétaire qui fait entre autres, le lien.
Le TC APSA est issu d’une licence professionnelle qui, pour l’heure n’est proposée qu’à Bordeaux. Ce technicien est chargé, dans un premier temps, de se rendre au domicile de la personne pour évaluer le degré de difficulté qu’il peut y avoir au niveau de « l’aidance ». Ensuite, il orientera vers les professionnels de l’équipe suivant la difficulté.
C’est dans le dispositif général de l’aidance tel que nous le conceptualisons, théorisons et opérationnalisons sur Bordeaux (à savoir l’Aidance définie comme l’ensemble de tout ce qui englobe le lien aidant/aidé, avec les acteurs et les institutions que cela implique), que nous développons nos actions, que notre expérience de l’ESAD nous permet de repérer et de mieux coordonner les divers opérateurs de reliance, que nous nous efforçons à une évaluation transdisciplinaire le plus en amont possible du coupe Aidant/Aidé.
Et parce que nous visons une prévention très en amont des problématiques du couple, nous intervenons très tôt au domicile, à l’aide d’équipes légères, réactives, avec l’objectif de co-construction d’un projet de vie… Sans jamais oublier que nous sommes, d’abord et avant tout, des « porte-voies », dans le sens de parcours.
De plus et pour aller plus loin, nous travaillons sur nos concepts (Reliance et Aidance), nos outils ; ainsi nous avons créé une grille de repérage de la fragilité de l’aidant, très simple, avec 9 items (santé, alimentation, sommeil…). C’est surtout un outil de transmission de situation nécessitant l’intervention de l’équipe spécialisée.
Nous voulons aller à la rencontre de la personne, dans son altérité. Ce n’est pas une démarche verticale avec le « sachant qui ordonne ». Il s’agit de l’accompagner, d’être présent à ses côtés, d’évaluer ses potentialités et non pas seulement ses incapacités. C’est toute la valeur du travail social, de l’accompagnement que l’on se doit de faire auprès des gens. C’est « l’aléa » cher à Edgar Morin. On co-construit, avec la personne aidée, son projet de vie.
Comment faire dialoguer tous ces acteurs entre eux ? Sur quels supports de communication et de coordination vous appuyez-vous ?
Olivier Frézet : L’équipe Urgence nuit et l’équipe de soutien aux aidants sont inscrites dans le PAERPA de Bordeaux depuis juin 2015. Cela signifie que nous sommes reliés à d’autres équipes par le biais d’une plateforme portée par le CCAS de Bordeaux. Les résidents de Bordeaux de plus de 75 ans appellent un numéro. Ils sont ensuite répartis selon leurs besoins sur l’une de nos équipes.
On utilise également PAACO/Globule, un logiciel performant qui offre une messagerie sécurisée nous permettant de relier les différents intervenants.
La coordination, je la visualise très bien au niveau du soins. En revanche, au niveau du social, il ne s’agit pas de coordination mais d’articulation car on place le projet de la personne au milieu de notre démarche. L’objectif de tout travailleur social est de travailler « à sa fin ». Il est présent auprès de la personne pour qu’elle réacquiert les bases de son autonomie, à savoir le « choix de vie que je veux pour moi dans un cadre légal », à la différence de la dépendance où je suis contraint de dépendre de mon prochain.
Au sein de l’ESAD, le TC APSA reste référent d’une situation dans le temps : six mois après, si la personne a un nouveau besoin, elle appelle l’équipe ou la plateforme précitée.
Depuis la création, en 2014, nous avons suivi plus de 620 couples aidant/aidés.
Il est intéressant de noter qu’à la différence de ce que l’on peut entendre, la demande de répit des aidants n’intervient qu’à hauteur de 8%. 41% de l’ensemble des situations a nécessité l’intervention dans au moins 3 domaines différents (organisation du domicile, éléments financiers, ouvertures de droits, orientation vers des associations…).
L’écoute, le conseil, l’orientation vers les associations spécialisées, l’accompagnement,… toute cette « guidance » permet d’aider l’aidant. Nous sommes en fait des « facilitateurs » pour l’aider à trouver les « bonnes portes » au bon moment.
Béatrice Falize-Mirat : Une autre chose dont il faut témoigner, c’est le retour à domicile géré par l’équipe Urgence nuit. Il faut être capable de déterminer si une personne est capable de rentrer chez elle ou non. Vous avez mis en place une solution qui permet de répondre à cet enjeux et qui est actuellement unique en France.
Olivier Frézet : Absolument, cette solution est unique en France, et nous voudrions la dupliquer. Par exemple : une personne chute et se fracture le poignée, c’est un événement fréquent. Dans ce cas-là, un binôme aide-soignant/infirmier est appelé par le service d’urgences de Bordeaux Métropole. Ce binôme se rend aux urgences pour rencontrer la personne, l’urgentiste et l’équipe de soin pour instaurer une relation de confiance.
Si la situation relève bien de l’équipe – ce n’est pas de l’hospitalisation à domicile, c’est une situation où la personne nécessite une surveillance légère -, le binôme aide-soignant/infirmier suit l’ambulance. La personne les retrouve à son retour à domicile et l’équipe lui prodigue les soins et services nécessaires (fermer les volets, cuisiner, chercher les médicaments à la pharmacie de garde, etc.).
Le lendemain matin, une autre équipe intervient à son tour. Elle compte trois personnes : une infirmière, chargée de prévenir le médecin généraliste, une aide-soignante et une auxiliaire de vie (aide à la toilette, courses, préparation de repas, etc.).
Aux termes de quelques jours, nous transférons la situation aux infirmiers libéraux, SSIAD ou une association d’aide à la personne. On est sur une durée moyenne de prise en soins située entre 4 et 5 jours. Qu’il s’agisse de l’équipe urgence nuit ou de l’équipe de soutien aux aidants, nous ne sommes pas là pour capter ou accaparer les personnes. Nous intervenons à des moments où la fragilité est accrue, ou rien n’existait, et nous transférons ensuite la situation à d’autres services, quand ceux-ci sont en capacité d’intervenir. Nous faisons de la reliance.
Avez-vous formé ces professionnels à travailler en binôme ou en trinôme ?
Olivier Frézet : Lorsque l’on a créé ces deux équipes en avril 2014, on a fait travailler ensemble une équipe de travailleurs sociaux (l’équipe de soutien aux aidants) et une équipe de soignants (équipe urgence nuit) pendant quinze jours, n’ayant aucune situation réelle, pour qu’ils apprennent leur langage respectif. Ils ont travaillé ensemble sur la façon de constituer un dossier, de s’organiser, d’intervenir… de croiser leurs connaissances. Après un an d’exercice, on a constaté que 70% des situations de l’équipe urgence nuit, étaient transmises à l’équipe de soutien aux aidants…
Quand on entre dans le monde de la dépendance, on entre dans un univers fait de codes et de langages particuliers. Personne n’y est préparé. Il faut quelqu’un à côté, un traducteur qui accompagne.
Chacun s’accorde à dire que les trois mondes (Sanitaire, Médico-Social et Social) sont séparés. Il faut dépasser ce constat et créer des passerelles entre ces mondes, des passeurs et donc des traducteurs. Ces équipes (urgence nuit et de soutien aux aidants) sont les passeurs et permettent à la personne, en fonction de sa situation, d’obtenir l’aide dont elle a besoin.
Vous disiez vouloir généraliser ce modèle en France. Comment convertir les professionnels à ces nouvelles pratiques ?
Olivier Frézet : Il faut déjà essayer de convertir les décideurs et les acteurs. Nous sommes en train de réaliser une « recherche -action », avec l’INSERM à Bordeaux, une étude sur l’impact de nos équipes auprès des aidants. Nous voulons montrer et démontrer l’utilité de nos pratiques pour aller ensuite solliciter des décideurs financiers et les convaincre de la pertinence de nos modèles.
Nous travaillons en étroite collaboration avec l’Agence régionale de Santé Nouvelle Aquitaine. Elle nous avait permis d’expérimenter ces deux équipes pendant un an avant l’entrée dans le PAERPA.
Nous voudrions essaimer notre modèle – et c’est la raison pour laquelle nous travaillons en étroite collaboration avec une association de Chartres de Bretagne ASSIA. Après partages ensemble, ils ont constitué une équipe (un temps plein TC APSA et un temps plein psychologue) à partir de 2017 via également le PAERPA. Ils sont venus deux jours à Bordeaux afin de partager nos outils, notre façon de faire. Nous sommes également en contact avec des acteurs d’autres régions.
Le contexte politique vous semble-t-il favorable à la pérennisation et à la généralisation de ce modèle, avec notamment l’entrée en vigueur de l’article 51 de la LFSS 2018 qui soutient les innovations organisationnelles ? Pensez-vous pouvoir vous appuyer sur ces leviers juridiques ?
Olivier Frézet : Je pense effectivement qu’il faut s’appuyer sur ces leviers. Même en l’absence d’innovations « pures », notre objectif est de promouvoir des solutions qui fonctionnent bien. Au niveau du PAERPA de Bordeaux, nous constatons qu’il y a une oreille attentive.
Se pose également la question de l’aidance salariée. Il faut absolument que l’expérience que l’on a acquise au niveau de l’équipe de soutien aux aidants soit élargie à d’autres dispositifs pour les salariés dans les entreprises.
En 2017, la Fondation Bagatelle a créé un mi-temps TC APSA. Avant la mise en place de ce poste, nous avions interrogé les 1 500 salariés de la fondation sur l’opportunité de ce dispositif : seuls 29 répondants se déclaraient personnellement concernés. Aux termes de l’année d’expérimentation, le TCAPSA était intervenu auprès de 42 personnes…
Au delà des plateformes que l’on peut et que l’on doit créer, il faut permettre à ce professionnel de l’aidance (ou plus largement, une équipe pluridisciplinaire) d’agir au sein des entreprises. Il contribuera à faire baisser l’absentéisme et participera de l’amélioration de la qualité de vie au travail du salarié. Nous sommes précurseurs de ce point de vue là, au regard des équipes que l’on a mises en place en 2014 et du savoir-faire qu’elles ont acquis au cours des années.
Nous avons participé à l’écriture d’un livre publié au un titre évocateur : L’aide aux aidants : à l’aide ! Concepts, modèles, méthodes et défis (Eyrolles, 2015). Nous intervenons également dans des articles ou congrès sur les thèmes de l’aidance, de la reliance.
Béatrice Falize-Mirat : Il faut également évoquer l’âge des aidants. Ce sont souvent des personnes âgées de 60 ans qui viennent en aide à leur parents âgés de 85 ans. Aujourd’hui, les aidants ont l’âge des aidés d’il y a 20 ans… Ce ne sont plus des gens qui travaillent, ce sont souvent des gens seuls et fragiles.
Olivier Frézet : Il y a de nombreuses enquêtes sur cette thématique. Mais la situation d’aidance concerne tout le monde. C’est la raison pour laquelle je pense qu’il y a un terreau fertile, et des réseaux à activer pour mettre en place l’aidance au cours des prochaines années.