La plénière sur la santé numérique des Rencontres FHP, qui se se sont tenues les 13 et 14 décembre 2018, a posé la question des conséquences des avancées technologiques pour les acteurs de santé.
Pour les trois intervenants – Dominique Pon, directeur de la clinique Pasteur de Toulouse, le Pr Guy Vallancien, chirurgien, et le Pr Stanislas Lyonnet, directeur de l’Institut des maladies génétiques Imagine -, le développement de la santé numérique impose un changement de perspectives notamment en ce qui concerne :
• le modèle de financement : les partenariats scientifiques et financiers sont à envisager de manière globale, coopérative, associant le mécénat privé, les partenariats industriels et publiques ;
• l’organisation : plus collective, transversale et créatrice de valeur pour une concurrence efficace face aux GAFA ;
• l’anticipation des besoins en termes de formation des médecins à ces technologies et à ce qu’elles changent dans le rapport aux malades.
D’ici 10 ans, la santé numérique, notamment l’intelligence artificielle appliquée au secteur des soins, réduira les besoins en termes de médecins spécialistes aux cas les plus complexes et re-sacralisera le colloque singulier, recréera du lien et bénéficiera à la médecine globale, c’est-à-dire aux médecins généralistes, estime le Pr Guy Vallancien. La santé numérique serait alors un vecteur de (ré)humanisation des soins.
Santé numérique : quelles avancées pour la médecine, quelles conséquences pour les acteurs de santé ?
Durant cette session des rencontres de la FHP, trois conséquences des avancées technologiques au service de la santé ont été débattues.
Un modèle partenarial pragmatique
L’institut Imagine a choisi un modèle qui intègre le soin et la recherche, créatrice de valeur ajoutée, en basant sa coopération scientifique sur des partenariats publics/privés. Grâce à cette approche, il a obtenu le label d’institut hospitalo-universitaire.
Selon le Pr Stanislas Lyonnet, cette approche leur a permis d’attirer des partenaires privés comme la plateforme de data science Dr Warehouse. Cette proximité soins-recherche a également favorisé l’obtention d’un contrat de recherche universitaire d’envergure sur les maladies cœliaques, basé sur l’intelligence artificiel.
Cette recherche de valeur ajoutée, y compris dans la diversité des partenariats, est un atout à l’heure où les GAFA investissent massivement dans la santé.
L’autre raison d’être optimiste, d’après Dominique Pon, est la richesse de la recherche et de l’innovation en France, qui entraîne la création de nombreuses start-ups. « Il y a de la matière et de l’imagination. Nous créons de la valeur sans pour autant copier les modèles anglo-saxons », explique-t-il.
Une organisation plus collective
Cet optimisme se tempère dès que l’on parle de bien commun. « Nous sommes entre le fantasme et la frustration », note Dominique Pon. Les innovations, les outils, les solutions existent et sont efficaces mais la pensée collective semble plus difficile à développer. « Nous manquons de projet numérique humaniste alors que cette évolution est aussi importante que celle de l’imprimerie », souligne le directeur de la clinique Pasteur de Toulouse. Une piste de solution serait d’aller vers une gouvernance collective, avec une répartition clairement définie des différents acteurs, et des normes communes. Selon Dominique Pon, c’est le collectif qui créera du sens.
Une anticipation du changement de rôle des médecins
L’université est-elle en adéquation avec cette évolution du soin, de la prise en charge ? Guy Vallancien estime qu’elles restent sur leurs acquis et n’anticipent pas. « Nous sommes dans un vieux monde qui n’a pas encore compris la puissance que gère le numérique », déclare-t-il. Les technologies de santé et l’intelligence artificielle vont devenir un outil d’aide au diagnostic majeur mais aussi d’acte, comme pour la chirurgie « téléguidée », détaille-t-il, ajoutant que c’est la combinaison de la capacité de calcul de l’ordinateur et du savoir médical de l’Homme qui donnera la meilleure réussite.
Dans ce modèle, la valeur ajoutée de l’expertise des hyper-spécialistes est la plus remise en cause par les capacités informatiques et le transfert de tâches techniques à la machine. « La médecine globale, c’est-à-dire le médecin généraliste, sera d’autant plus nécessaire, pour les cas non-programmés mais surtout pour retrouver la primauté du lien », explique le chirurgien. Le développement de la santé numérique permettrait paradoxalement, selon lui, de libérer les professionnels de la technique et de réhumaniser le soin, avec comme intégrateur de ce lien, le médecin généraliste.
Une réflexion qui amène le Pr Guy Vallancien a appeler à la réduction du nombre d’étudiants en médecine pour ne pas « créer de futurs chômeurs » et à l’injection de personnels médico-techniques qui accompagneront l’usage de ces technologies de santé.