Changer les paradigmes de soins : l’approche centrée sur la Valeur en Santé
L’International Consortium for Health Outcomes Measurement (ICHOM), fondé en 2012 par le Professeur Porter, avec le Dr Stefan Larsson du Boston Consulting Group, et le Professeur Martin Ingvar ode Karolinska Institutet in Stockholm pour développer un cadre pratique qui permettra aux systèmes de santé d’évoluer vers une approche axée sur la valeur pour le patient, tout en améliorant l’efficacité globale des soins et en garantissant une meilleure utilisation des ressources disponibles. L’objectif d’ICHOM est simple mais profond : faire en sorte que les soins de santé se concentrent sur ce qui compte réellement pour les patients. Pour cela, il développe des normes mondiales pour mesurer les résultats en santé (les Outcomes Sets), aidant ainsi les hôpitaux, cliniques et systèmes de santé à mieux comprendre et améliorer les résultats qui comptent le plus pour les patients. Cette année, plus de 650 participants venus de plus de 45 pays se sont réunis pour échanger, partager leurs expériences et débattre des meilleures pratiques à adopter pour concrétiser l’avenir des soins sur le modèle appelé Value-Based Healthcare (VBHC), ou Valeur en Santé. Cet événement a mis en lumière l’élan croissant derrière ce mouvement mondial.
Un message essentiel de ce congrès est que l’avenir des soins de santé commence dès maintenant. L’approche VBHC ne doit pas attendre des réformes globales ou des solutions parfaites pour être mise en œuvre. Chaque action, même modeste, peut rapprocher les patients, les soignants et les systèmes de santé d’un modèle où la valeur est au cœur des soins. Comme l’a exprimé Elizabeth Teisberg : “Start simple, simply start.” Ainsi, chaque acteur du secteur de la santé est invité à commencer dès maintenant, avec des changements progressifs mais significatifs qui placeront la qualité et les résultats des patients au centre des décisions.
Avant de plonger dans les moments forts du congrès, il est important de bien comprendre ce que signifie réellement la Valeur en Santé (VBHC). Traditionnellement, les systèmes de santé fonctionnent sur un modèle dit de paiement à l’acte, où les établissements de soins, les médecins, les paramédicaux sont payés en fonction du nombre d’examens, traitements ou interventions qu’ils réalisent, sans nécessairement tenir compte de du résultat réel sur la santé du patient. Le VBHC vise à changer cela en se concentrant sur les résultats, c’est-à-dire que les professionnels de soins sont récompensés pour la qualité des soins qu’ils offrent et pour l’amélioration de la santé des patients. Dans ce système, ce qui compte le plus, ce sont les indicateurs rapportés par les patients (PROMs) et les mesures d’expérience des patients (PREMs). Les PROMs évaluent les résultats des soins—comme la capacité d’un patient à retrouver une vie active après une opération—tandis que les PREMs mesurent l’expérience des soins, par exemple, comment le patient s’est senti pendant son séjour à l’hôpital.
Principaux enseignements du congrès : Le rôle de la culture dans la transformation des soins de santé
Cette année, plusieurs thèmes majeurs et idées clés ont émergé du congrès, apportant des éclairages sur les étapes concrètes déjà franchies dans la mise en œuvre de la VBHC à travers le monde. Voici les moments forts :
Un enseignement central du congrès est que transformer les soins de santé ne repose pas seulement sur une stratégie, mais sur un changement de culture au sein des organisations de santé. Lors d’une session organisée par le Forum Économique Mondial, les intervenants ont souligné que l’adoption de la VBHC nécessite un changement de mentalité, où les professionnels de santé et les administrateurs adoptent une approche centrée sur le patient. Comme l’a souligné un intervenant : « La culture mange la stratégie au petit-déjeuner », ce qui signifie que, peu importe la qualité de la stratégie, elle ne réussira que si une culture la soutient. Ce changement culturel est essentiel pour passer d’un modèle de soins basé sur le volume, où le succès est mesuré par le nombre d’interventions, à un système où le succès est défini par l’impact positif sur la vie des patients.
Plusieurs intervenants ont mis en lumière les quatre piliers clés nécessaires pour que la VBHC réussisse :
- Les partenariats public-privé : La collaboration entre les gouvernements, les prestataires de soins et les entreprises privées est essentielle pour favoriser l’innovation et mettre en œuvre la VBHC à grande échelle.
- Les modèles de changement VBHC : La mise en œuvre de la VBHC nécessite des cadres structurés pour guider la transition du paiement à l’acte vers des soins axés sur les résultats.
- Le financement axé sur la valeur : Les modèles de financement doivent évoluer pour soutenir la VBHC, en garantissant que les prestataires de soins soient récompensés pour l’amélioration des résultats des patients, et non simplement pour la quantité de soins fournis.
- Les données et la technologie : L’utilisation d’outils numériques pour collecter et analyser les données des patients en temps réel est essentielle pour suivre les résultats et améliorer en continu les soins.
Apprentissage de l’expérience italienne avec les PROMs et PREMs
Une présentation particulièrement marquante a été celle de Sabina De Rosis et Angela Durante, qui ont partagé leur expérience en Italie, où elles ont intégré les PROMs et PREMs dans les systèmes de performance des hôpitaux. Cette approche permet de suivre en temps réel l’expérience et les résultats des patients, offrant ainsi des enseignements précieux pour améliorer la qualité des soins.
En Italie, par exemple, grâce à ces mesures, les hôpitaux ont pu ajuster leurs processus de soins, ce qui a conduit à une meilleure satisfaction des patients et à des résultats de santé améliorés. Cela montre clairement que mesurer ce qui compte pour les patients—comme leur capacité à reprendre une vie normale ou leur niveau de douleur—peut conduire à des soins de meilleure qualité pour tous.
L’argument économique de la VBHC : Un exemple français
Un autre sujet passionnant a été le bénéfice économique de la VBHC. En France, l’organisme UniHA a partagé un exemple montrant comment la VBHC peut à la fois sauver des vies et réduire les coûts. Ils ont travaillé avec 3M pour lancer un projet visant à prévenir l’hypothermie pendant la chirurgie. En s’assurant que la température corporelle des patients reste au-dessus de 36°C, ils ont pu réduire les infections post-opératoires, diminuer la durée des séjours à l’hôpital et abaisser les taux de mortalité. Ce projet démontre que la VBHC profite non seulement aux patients, mais permet aussi de réaliser des économies pour les hôpitaux et les systèmes de santé.
Répondre aux besoins des personnes âgées grâce à la VBHC
Avec des populations vieillissantes dans le monde entier, le congrès a aussi exploré comment la VBHC peut répondre aux besoins spécifiques des personnes âgées. Des experts venus de Singapour, d’Italie, du Canada et d’Afrique du Sud ont partagé des approches innovantes pour offrir des soins adaptés aux personnes âgées. Par exemple, des outils numériques comme les montres connectées et l’application ValueCare ont été présentés comme des moyens de fournir un soutien personnalisé et mis à jour en continu, permettant aux personnes âgées de maintenir leur autonomie le plus longtemps possible.
Une initiative réussie, appelée “Home Flu Squad” au Canada, a également montré comment des équipes de soins peuvent fournir des services directement à domicile aux personnes âgées pendant les épidémies de grippe, réduisant ainsi les visites aux urgences et améliorant les résultats de santé globaux.
La révolution des soins dirigés par les patients
Un thème clé tout au long du congrès a été le rôle des patients dans la transformation des soins de santé. Susanna Fox, pionnière et auteur du livre Rebel Health, a souligné que les patients, les survivants et les aidants devraient être considérés comme des partenaires égaux dans les décisions de santé. Elle a insisté sur le fait que la VBHC donne une voix plus forte aux patients, leur permettant de partager leurs résultats et leur expérience, ce qui améliore finalement la qualité des soins.
Fox a lancé un message inspirant : « Leur corps, leurs données », signifiant que les patients devraient avoir un accès complet à leurs informations de santé et être activement impliqués dans les décisions concernant leur traitement, pour s’en approprier. Cette révolution dirigée par les patients n’est pas seulement une source d’autonomisation, elle pousse aussi les systèmes de santé à devenir plus réactifs et personnalisés.
La santé numérique et l’intelligence artificielle (IA)
La technologie joue un rôle dans la VBHC, notamment en ce qui concerne la mesure des résultats et l’amélioration de l’engagement des patients. Les sessions sur l’intelligence artificielle (IA) ont exploré comment les outils numériques peuvent aider les prestataires de soins à identifier les patients nécessitant une attention urgente et à prendre de meilleures décisions en fonction de données en temps réel. Cependant, les intervenants ont averti que, bien que l’IA soit prometteuse, elle doit être utilisée avec précaution pour améliorer, et non remplacer, les relations humaines qui sont au cœur des soins.
Par exemple, l’IA peut rendre les PROMs plus significatifs en les transformant en outils qui guident réellement les soins, plutôt que de simples exercices de collecte de données. Mais comme l’a souligné Elizabeth Teisberg, « La technologie doit renforcer les relations, pas les remplacer », rappelant que l’interaction humaine reste au cœur des soins de santé.
L’avenir des soins de santé commence maintenant, simplement
Le congrès ICHOM 2024 a démontré que l’avenir des soins de santé est déjà en marche, avec la santé basée sur la valeur (VBHC) au cœur de cette transformation. Ce modèle, centré sur les résultats des patients, n’est pas une idée abstraite ou un concept lointain, mais une réalité concrète qui est en train de façonner les systèmes de santé à travers le monde dès aujourd’hui.
Ce qui ressort du congrès, c’est que la transformation ne se fait pas d’un coup, mais par des actions simples et progressives, qui ont un impact direct sur la qualité des soins et sur la vie des patients.
- Plutôt que de viser un changement total dès le départ, il s’agit de commencer par des actions tangibles, telles que l’intégration d’indicateurs rapportés par les patients (PROMs), la mise en place de modèles de financement axés sur la valeur, ou encore l’utilisation des données numériques pour ajuster les soins en temps réel. Chaque petite étape compte, car elles s’additionnent pour construire un système où la valeur, et non le volume, est au centre des soins.
- Le congrès a également été l’occasion de présenter des initiatives prometteuses, notamment la mise en lumière de quatre membres du bureau de la toute nouvelle société savante VBHC France. Cette organisation, encore jeune, se donne pour mission de promouvoir et structurer l’approche VBHC en France, en s’appuyant sur les meilleures pratiques internationales tout en adaptant la démarche au contexte français. Leur présence souligne l’importance de la mobilisation des acteurs nationaux dans cette transformation.
- Alors que de plus en plus d’organisations de santé dans le monde s’engagent sur le chemin de la VBHC, il est évident que l’accès à des ressources et un accompagnement ciblé peuvent faire toute la différence. La France n’échappe pas à cette dynamique. Certaines structures, à l’instar de l’Institut Français de la Valeur en Santé, offrent des outils concrets pour aider à catalyser ce changement en apportant un soutien personnalisé, que ce soit dans la définition de nouveaux indicateurs ou dans la mise en œuvre de modèles de soins innovants.
- Ce qui ressort des discussions au congrès, c’est que les organisations qui réussissent à amorcer cette transformation font preuve de pragmatisme, en commençant par des changements mesurés et progressifs. Avec des initiatives comme celles portées par l’Institut Français, les acteurs de la santé peuvent trouver un soutien pour démarrer cette transition de manière structurée, en s’appuyant sur des approches adaptées à leur réalité.