Marqué par une profonde évolution dans les années 80, le secteur de la santé chinois doit aujourd’hui faire face à de multiples problèmes : difficulté d’accès aux soins dans les zones reculées, engorgement des hôpitaux d’excellence, vieillissement de la population…
Des solutions apportées par les nouvelles technologies – télé-médecine en tête – sont envisagées, autant par l’État que par les professionnels du secteur, pour améliorer le système au niveau national et faire de la Chine un pays de référence dans l’industrie.
Le marché de l’e-santé en Chine pourrait ainsi atteindre les 20 milliards de yuans (13,3 Md €) en 2020, contre 3 milliards (2,7 Md €) en 2014, anticipe une étude publiée en septembre 2015 par le Boston Consulting Group.
Un système de santé en pleine transition
1. AVANT 1980. L’économie chinoise repose sur les valeurs d’un système communiste. les soins sont quasiment 100 % gratuits mais la qualité de l’offre plutôt moyenne. Les patients sont dirigés vers tel ou tel hôpital public en fonction de la gravité de leur état.
2. APRÈS 1980. Le système mue en raison de diverses réformes économiques engagées dès 1978, après la mort de Mao Zedong (1976), et la dé-collectivisation. « On entre alors dans une logique « pro-market », explique à H&TI Carine Milcent, chercheur au CNRS, professeur (affilié) au PSE et au CEFC. Il y a à la fois une amélioration très nette du système de santé (meilleure qualité des soins, des équipements et du niveau de formation des professionnels du secteur) et une forte augmentation des inégalités. »
En effet, le passage d’une logique de production collective à une économie privée a bouleversé l’organisation de l’industrie :
- L’État réduit de manière significative son implication dans le financement des hôpitaux publics. Il finance aujourd’hui moins de 8 % des dépenses.
Résultats : les professionnels du secteur commencent à privilégier la recherche de profit au détriment de la qualité des soins ; les patients doivent payer plus cher.
- Les habitants des zones rurales n’ont plus l’obligation de cotiser au système médical communautaire.
Résultats : comme ils ne sont pas satisfaits par la qualité de l’offre de soins proposée, ils sont de moins en moins nombreux à cotiser donc de moins en moins bien couverts. L’accès aux soins dans les zones reculées décline.
Les principaux problèmes découlant de cette évolution :
- Les files d’attente s’allongent.
« Comme ils doivent de toute façon payer le prix fort, les patients solvables cherchent à obtenir les meilleurs soins possibles : ils se dirigent logiquement vers les hôpitaux de niveau 3A, même s’ils sont éloignés de leur domicile, entraînant un engorgement de ces établissements, analyse Carine Milcent. Il y a donc une capacité d’accueil beaucoup plus importante dans les autres structures ».
Conséquences : les praticiens sont surchargés, les patients bénéficient d’une prise en charge précipitée.
- le coût des soins augmente : en raison notamment des surdiagnostics et de la survente de médicaments liés au désengagement du gouvernement dans les dépenses des hôpitaux publics, qui doivent désormais se financer par leurs propres moyens.
Conséquences : l’accès à des soins de qualité est complexe pour les personnes à faible revenu.
- la relation patient-client se détériore : conséquence résultant des deux problèmes précédemment cités, accentués par l’existence de nombreux dessous de table (hong bao).
Autre défi à relever : le vieillissement de la population
Les plus de 65 ans étaient 222 millions en Chine fin 2015 (16,1 % de la population), précise le ministère des Affaires civiles dans sa dernière étude parue en juillet 2016. Ils seraient 331 millions en 2050, soit près de 40 % de la population totale, prédit l’Onu.
Conséquence : le nombre de cancers et de maladies chroniques est en augmentation. En 2015, 4,3 millions de nouveaux cas de cancer et plus de 2,8 millions de décès liés à cette maladie ont été recensés en Chine par les autorités.
De profondes réformes engagées depuis 2009
En 2009, un plan de 850 milliards de yuans (113 Md €) d’investissement est instauré par le gouvernement chinois pour mettre en place une réforme du système de santé sur trois ans (280 milliards de yuans par an, soit 37 Md € annuels).
Les principaux objectifs de ce programme sont :
- couvrir 100 % de la population d’ici 2020. La couverture assurance maladie a été petit à petit rétablie depuis le début des années 2000. Fin septembre 2011, 95 % des Chinois étaient couverts, indiquent les chiffres officiels ;le développement des soins de proximité ;
- l’amélioration de l’offre de soin de qualité ;
- l’encadrement de l’accès et de la sécurité des médicaments de base en créant une liste de produits dits « essentiels » ;
- la modernisation des hôpitaux publics.
Santé : la Banque mondiale incite la Chine à évoluer plus vite
Ces évolutions sont encouragées au niveau international. En août 2016, la Banque mondiale a demandé au gouvernement chinois de faire davantage d’efforts pour réformer son système de santé. Selon l’analyse de l’organisation, l’État pourrait réduire de manière importante ses dépenses dans le secteur si des mesures stratégiques sont mises en place dès à présent.
Objectif premier : passer d’un modèle actuellement centré sur les hôpitaux à un modèle focalisé sur les soins primaires, en améliorant la qualité des services de base et des soins de haute qualité mais aussi en proposant des services rentables.
L’utilisation d’outils électroniques et un meilleur partage des données de santé est fortement encouragés.
« Les recommandations du rapport (…) contribueront utilement à la formulation du 13e plan quinquennal sur la réforme de la santé (2016-2020). Nous étudierons soigneusement les conclusions du rapport et nous les appliquerons afin de faire progresser la réforme du système de santé », a déclare Liu Yandong, vice-premier ministre du Conseil des affaires de l’État chinois.
Les solutions offertes par l’e-santé
Pour résoudre les problèmes actuels du secteur et anticiper les évolutions futures, plusieurs solutions émanant de l’e-santé sont aujourd’hui en train d’être développées.
- 1. Le secteur le plus exploité est pour l’instant celui de la télé-médecine.
Objectifs premiers :
- faciliter l’accès au soin de qualité dans les zones reculées.
La commission de santé et de planning familial de chaque province (PHFPC) encourage la création de sites web simplifiant le lien entre patient et praticien.
Exemple : 72 millions d’utilisateurs chinois consultaient un médecin en ligne en 2014, signale la revue Perspective chinoises.
- réduire les files d’attentes physiques.
Exemple : Lancé en 2011, le online booking system (OBS) sera obligatoire à Pékin d’ici janvier 2017 pour les hôpitaux de niveaux 3A. Via ce système de réservation, les patients reçoivent par SMS un code de rendez-vous après avoir entré leurs informations personnelles.
- 2. Le secteur IT pourrait aussi permettre aux hôpitaux et praticiens d’être plus efficaces au niveau de leur organisation et de l’offre de soins proposée.
Exemple : 21 hôpitaux chinois envisage d’adopter la plateforme d’IBM, Watson for Oncology, pour aider les médecins à personnaliser le traitement du cancer.
Un récent rapport du cabinet d’études International Data Corporation (IDC) indique que le marché des solutions IT en Chine pourrait doubler d’ici 2020.
- 3. « Le marché des objets connectés est aussi à observer , signale Carine Milcent. Ces produits mobiles peuvent être une manière d’accompagner à domicile les seniors, de leur rappeler leur rendez-vous médicaux, leur prise de médicaments, etc. »
Samsung et Huawei font partie des groupes à suivre.
Exemple : en mai 2016, le géant chinois Huawei a signé un partenariat avec Visiomed Group, spécialiste français de l’électronique médicale. Parmi les premiers produits retenus par l’entreprise : une valise de télémédecine connectée et un chariot médicalisé connecté.
Les enjeux sous-jacents au développement de l’e-santé
Plusieurs problématiques liées au développement du secteur de l’e-santé sur le marché chinois se dessinent :
- La mainmise du secteur privé sur le secteur public.
Trois géants du secteur privé dominent le marché :
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- 1. Alibaba et son projet d’hôpital du futur en ligne, le leader du marché.
- 2. Baidu et son site dédié à la santé, un répertoire de professionnels de la santé et d’hôpitaux permettant de prendre des rendez-vous en ligne.
- 3. Tencent avec son application We Chat, qui propose notamment une plateforme pour faciliter les échanges entre professionnels et patients.
Cette oligarchie pose question d’un point de vue éthique : ces entités privées pourraient être tentées de valoriser la recherche de profit aux dépens d’une offre de qualité. Fin 2015, Baidu a par exemple été pointé du doigt pour avoir mis en avant des services d’hôpitaux hors licence sur des forums dédiés à la santé.
- La gestion complexe des big data.
En Chine, le recueil des données de santé est décentralisé. Chaque province dispose de son propre système. L’un des objectifs du gouvernement est de créer une base nationale unique mais « ce projet va être extrêmement complexe à mettre en place », observe Carine Milcent.
Se pose également la question de la sécurité et de la confidentialité de ces données, d’autant plus si elles sont en partie confiées à des sociétés privés telles que Alibaba.
Autant de thématiques sur lesquelles la Chine doit s’interroger dès à présent pour poursuivre le plus sereinement possible la grande révolution de son système de santé. Et, peut-être, espérer devenir l’un des leaders mondiaux du marché.