Un psy 24/24 dans sa poche ?
La promesse a de quoi séduire : un confident virtuel disponible 24h/24 et 7j/7, offrant une écoute immédiate et sans jugement. ChatGPT, célèbre chatbot d’OpenAI, s’impose ainsi de plus en plus comme un soutien émotionnel de fortune pour des internautes en détresse. Les plus jeunes sont en première ligne de cette tendance : près d’un jeune adulte sur trois avoue avoir déjà fait appel à une IA de ce type pour confier un souci ou demander conseil.
Pourquoi cet engouement ? L’accessibilité massive est au cœur de la dynamique : pas d’attente, pas de coût direct (du moins pour la version gratuite), pas de distance géographique. Et l’IA conversationnelle séduit particulièrement les jeunes générations. Dans un contexte où les services de psychiatrie affichent de longues listes d’attente – en psychiatrie adulte, le délai moyen d’accès à l’ambulatoire est de 1 à 4 mois pour 53% des établissements selon les derniers chiffres de la FHF -, où l’anonymat pèse lourd et où les coûts dissuadent, un chatbot qui “écoute” devient une option attrayante. Une enquête de Sentio révèle que 73 % des utilisateurs de LLM (modèles de langage) l’emploient pour la gestion de l’anxiété, 63 % pour des conseils personnels et 60 % pour un soutien face à la dépression. Parmi eux, 90 % citent l’accessibilité comme motivation, et 70 % l’abordabilité.
Une IA qui ne diagnostique pas et n’assure pas de suivi :
Mais ce succès apparent porte ses zones d’ombre. Derrière l’idée séduisante d’un soutien émotionnel universel, se profilent des risques nouveaux : ChatGPT n’est pas un thérapeute, il ne peut pas diagnostiquer, n’assure pas de suivi et, dans certains cas, pourrait accentuer la solitude ou favoriser une dépendance émotionnelle. Des chercheurs alertent déjà sur ces limites. Dans ce contexte, la question se pose avec urgence : comment encadrer cet usage très spontané de l’IA dans le domaine sensible du psychique ? L’équilibre est fragile entre la promesse d’un soutien de premier recours et le danger d’une substitution dangereuse à la relation thérapeutique humaine.
Une illusion de soutien psychologique
ChatGPT répond avec empathie, reformule les émotions, propose des exercices de respiration ou des messages d’encouragement : autant d’éléments qui donnent l’illusion d’une présence thérapeutique. Sur les réseaux sociaux et lors de consultations, de nombreuses personnes affirment que “l’IA les a aidés à tenir” lors de périodes d’anxiété ou de solitude. Pourtant, les chercheurs rappellent qu’aucun de ces outils n’est un dispositif médical, ni un substitut au jugement clinique d’un psychologue.
Quand l’IA simule l’écoute sans comprendre la détresse :
En 2025, Harvard et Rand Corporation ont réalisé une étude conjointe menée sur 9 000 réponses de trois chatbots (ChatGPT, Claude, Gemini). Cette étude révèle leurs failles majeures face aux requêtes à risque suicidaire. Si les modèles s’alignent sur les avis d’experts pour les cas très graves ou bénins, ils se montrent incohérents dans les situations intermédiaires : ChatGPT répond directement à 78 % des questions jugées à haut risque, au lieu de les rediriger vers des services d’urgence. Ces résultats illustrent l’incapacité actuelle des modèles à différencier les niveaux de détresse, ce qui est une lacune critique en santé mentale. Comme le souligne également professeur de psychiatrie (Inserm et Upec) dans la revue The Conversation : “Les IA deviennent nos nouvelles confidentes, mais elles n’ont ni mémoire émotionnelle, ni responsabilité clinique.” En somme, l’IA peut écouter sans comprendre, répondre sans évaluer. Derrière sa politesse algorithmique, se cache une absence totale de diagnostic et de suivi. Des piliers pourtant essentiels pour la thérapie humaine.
De nombreux risques invisibles existent :
Sous des airs de bienveillance, ChatGPT peut créer une fausse proximité. Si des utilisateurs affirment qu’il “les comprend mieux que leurs proches”, cette relation n’est qu’un miroir algorithmique. Psycom explique que le risque majeur est la dépendance émotionnelle : à force de parler à l’IA, certains s’isolent davantage, cherchant réconfort et validation sans confrontation réelle. Antoine Pelissolo alerte aussi sur “l’absence d’altérité empêche toute progression psychique”. Sans cadre thérapeutique, ces échanges peuvent donc renforcer la solitude numérique plutôt que l’apaiser.
Entre innovation prometteuse et nécessité d’un garde-fou
Le recours à ChatGPT comme soutien psychologique met en lumière un paradoxe : l’IA peut soutenir, mais non soigner. Pour les experts, l’urgence est d’établir des règles claires d’usage avant que ces outils ne s’installent durablement dans les pratiques. Aux États-Unis, des experts du Digital Psychiatry Program de Harvard et de l’American psychiatric association (APA) – dont les docteurs John Torous et Lisa Dixon – appellent à la création d’un label de transparence, inspiré du concept de l’“AI Nutrition Facts”. L’objectif étant d’informer les utilisateurs sur le fonctionnement, les limites et les garanties de sécurité des IA conversationnelles en santé mentale.
D’autres cadres existent déjà à l’international, comme ORCHA au Royaume-Uni ou la Mental Health Commission of Canada, qui évaluent les applications de santé mentale selon des critères de validation clinique, de protection des données et de transparence. Ces modèles inspirent la réflexion européenne autour d’un cadre de confiance pour les IA de santé. En France, la Haute autorité de santé (HAS) a amorcé ce travail via son programme sur l’intelligence artificielle, qui vise à “fournir un cadre de confiance sur le numérique et l’IA en santé”. L’enjeu, selon plusieurs experts, est de positionner ces technologies dans une logique de prévention encadrée, et non de substitution.
Au-delà des aspects cliniques, ces outils soulèvent des questions éthiques et environnementales : confidentialité des échanges, biais cognitifs, empreinte carbone des modèles. Une “thérapie à la demande” ne saurait être neutre ni sur le plan social, ni sur celui des ressources. Le défi des années à venir ? Trouver l’équilibre entre innovation et responsabilité. Car si l’IA peut compléter la relation thérapeutique, elle ne pourra jamais remplacer la complexité du lien humain.
