« Future Hospital », une vision novatrice du secteur mettant à l’honneur les innovations high-tech, du remboursement en ligne des frais de santé à la télémédecine est un des nombreux projets en cours d’Alibaba, acteur principal du marché de l’e-santé chinois.
Pour mieux comprendre l’importance du géant de l’e-commerce dans le système de santé chinois, H&TI revient sur les ambitions et stratégies d’Alibaba Health Information Technology Ltd, analysées par Cecilia Wu (YiXiu), directrice de la stratégie d’investissement à Sanpei Ventures, une société de capital-risque basée à Shanghai.
En bref : Malgré d’importantes pertes subies ces dernières années en raison notamment de l’absence d’un cadre légal favorable, Ali Health a depuis rebondi en investissant dans de nouveaux secteurs de l’industrie health tech.
Le projet « Future Hospital » : plus de 400 partenariats en deux ans
Le projet « Future Hospital » a été annoncé en mai 2014 par Alipay, le service d’Alibaba en charge des paiements numériques. Alipay prévoit d’utiliser sa propre plateforme pour permettre aux utilisateurs de prendre rendez-vous chez le médecin, de régler leur frais de santé, de consulter les résultats de leurs examens médicaux, le tout à distance, depuis leur ordinateur ou leur téléphone mobile.
La filiale souhaiterait par ailleurs proposer une navigation à l’intérieur des établissements afin de pouvoir guider les patients d’un département à un autre (accueil, check-up, paiement…)
L’objectif est aussi à terme d’exploiter les données enregistrées sur le cloud de l’outil pour permettre de mieux identifier les profils des patients et ainsi améliorer l’efficacité des établissements de santé chinois.
Alipay aimerait également ajouter dans un second temps une fonction « critiques » à son service par l’intermédiaire de laquelle les médecins et les patients pourraient publier des remarques les uns sur les autres après un examen médical.
Future Hospital : un premier bilan encourageant
Depuis 2014 :
- Plus de 400 partenariats ont été signés avec des hôpitaux nationaux (notamment à Pékin, à Shanghai et à Guangzhou) pour proposer aux patients des services de réservation et de paiement en ligne ;
- 50 millions de personnes ont bénéficié des services Alipay dans le secteur de la santé ;
- une chaîne d’approvisionnement a été mise en place pour apporter au domicile des patients des médicaments sur ordonnance après un rendez-vous médical vidéo ;
- Alipay est devenu le partenaire clé de l’hôpital central de Wuhan (sud-est), un établissement de niveau 3A, et lui a ainsi permis de passer d’un système de financement basé sur la prescription de médicaments à un modèle plus sain, centré sur les services médicaux.
Parmi les problèmes à résoudre : Alipay éprouve certaines difficultés à relier chaque patient à son compte d’assuré. Ce bug nuit à l’automatisation du processus de remboursement via ce nouvel outil. Des solutions sont actuellement explorées pour tenter de résoudre au plus vite le problème.
Deuxième phase : d’ici 2020-2025
Une plateforme en ligne à part entière sera mise en place pour permettre de réaliser à distance une prescription médicale virtuelle et mobile, la commande d’une livraison de médicaments, le transfert vers un hôpital, le remboursement de soins et des demandes d’indemnisation.
Troisième phase : d’ici 2025-2030
Alipay exploitera de manière encore plus approfondie les capacités de sa base de données et de son service de cloud computing pour mettre au point avec les fabricants de technologies mobiles, les établissements de soins et les organisations gouvernementales une plateforme visant à devenir une ressource clé d’informations de santé, capable d’améliorer la qualité et l’efficacité de l’offre de soin.
« Il s’agit d’un plan à long terme établi pour effectuer le passage d’une organisation pensée autour de la guérison à un système basé sur la prévention », résume Zhang Jiangang, l’un des dirigeants de la branche AliFinance (Tech.sina.com).
« Pour l’instant, le programme n’en est qu’au stade du projet pilote, rappelle Cecilia Wu. Nous devons encore attendre avant de savoir s’il sera en mesure d’améliorer le système de santé chinois, un objectif qui ne pourra pas être atteint sans l’instauration de mesures drastiques et d’une politique bénéfique par le gouvernement chinois. Alibaba, en tant que société privée, ne détient pas elle seule la capacité à réformer le système de santé national. Elle a besoin du soutien de l’État. »
E-santé : les autres projets d’Alibaba Health
En dehors de son ambitieux projet « Future Hospital », Alibaba Health entend multiplier les innovations sur le marché de l’e-santé chinois, en dépit des obstacles à surmonter, essentiellement d’ordre légal
Vers une assurance santé numérique commune
En avril 2016, Alibaba Health Information Technology a accepté de mettre en place une opération liée à l’instauration d’un système d’assurance santé numérique avec six autres entreprises par le biais d’une société de capital-risque. L’investissement s’élève à 1 milliard de yuans (135 M €).
Les six autres sociétés sont :
- Taiping Insurance Holdings (Hong Kong) ;
- Alibaba (China) Technology ;
- Taiping Life Insurance ;
- Jiangsu Yuwell Technology Development ;
- Shenzhen Baiyeyuan Investment ;
- Shanghai Yunfeng Investment Management.
« [Alibaba Health] estime que, grâce à cet investissement commun, il sera en mesure de participer à l’instauration d’une assurance maladie numérique, un secteur nouveau et prometteur qui aidera également les acteurs de l’industrie à aligner leurs intérêts sur le marché de la santé [chinois] », a déclaré Wang Lei, le directeur général d’Ali Health, lors de l’annonce officielle de cet accord.
Une pharmacie en ligne en suspens…
« En Chine, les ventes en ligne de médicaments en libre accès représentent seulement 1 % des ventes totales de médicaments au sein du pays, contre 30 % aux États-Unis », souligne Mme Wu. Par ailleurs, outre-Atlantique, la vente de médicaments sur ordonnance en ligne occupe 50 % du marché des ventes en ligne de médicaments. En Chine, elle est interdite.
Le pays ayant récemment assoupli le règlement relatif aux médicaments sans ordonnance, Alibaba a anticipé, espérant que la loi vis-à-vis de la vente de médicaments sur ordonnance devrait à son tour être moins rigide. En avril 2015, le géant de l’e-commerce a donc décidé de transférer son service de pharmacie en ligne sur Yao.tmall.com, une plateforme d’Ali Health qui regroupe divers sites de pharmacies numériques.
L’accord a finalement été annulé en mars 2016, faute d’approbation de la part du gouvernement : l’autorité de sécurité du médicament chinoise a finalement interdit la vente au détail de médicaments sur Yao.tmall.com. Ali Health n’a pas encore présenté de nouvelle demande.
… des solutions alternatives envisagées
Alibaba Health Information Technology Ltd. a connu des pertes conséquentes au cours des deux dernières années, en partie liées à l’échec de sa pharmacie en ligne. Entre 2015 et 2016, la filiale a vu son revenu net chuté de 135,91 %, passant d’une perte de 81,22 millions HK$ (9,6 M €) à une perte de plus de 190 millions HK$ (22,5 M €).
Ce coup dur n’a pas pour autant découragé la société. L’année dernière, Ma Li, vice-président de la stratégie à Alibaba Health, a annoncé le lancement prochain d’une application de clic & collect. Le principe : les patients intéressés commandent en ligne des produits de santé et les récupèrent ensuite dans une pharmacie située à proximité. Le service permettrait de faire gagner du temps aux patients et aux pharmaciens, qui réduiraient ainsi leur file d’attente.
Pour remonter la pente, la filiale tente également d’investir dans de nouveaux secteurs du marché, tels que la sécurité des consommateurs et l’imagerie médicale à distance.
Les points forts d’Ali Health sur le marché de l’e-santé chinois
Comment expliquer ce quasi monopole d’Ali Health dans le domaine de l’e-santé ? Cecilia Wu perçoit trois raisons principales :
- 1. « Une entrée précoce sur le marché, dès 2011, soit bien en avance comparé notamment aux autres géants locaux de l’internet. »
- 2. « L’importance des sommes investies et des contrats signés. »
Exemple, parmi d’autres, Alibaba Health a investi en mars 2016 225 millions de yuans (environ 30 M €) dans Wanliyun Medical Information Technology, une entreprise d’imagerie médicale, détenant ainsi 25 % de la société. L’objectif de cette alliance est de participer au développement des plateformes de cloud computing et ainsi proposer à terme des services d’imagerie médicale à distance.
Le consultant Damjan P. DeNoble, partenaire à Rubicon Strategy Group, insiste de son côté sur la rapidité avec laquelle Alipay a été capable de finaliser autant d’accords avec des hôpitaux chinois (plus de 400 en deux ans), alors que les acteurs étrangers et nationaux peinent à parvenir à des arrangements concluants dans un délai si court et avec une portée si importante (Healthintelasia.com).
Exemple : la plateforme de services médicaux numériques GuaHao (WeDoctor Group) de Tencent a pour l’instant annoncé un seul partenariat avec Wuzhen, une petite ville au nord de la province du Zhejiang, et le business modèle en place ne permet pas encore de faire de profits.
- 3. « La mise en place de stratégies complètes et adaptées à ce secteur particulier, constamment en cours d’évolution, centrées sur le développement des services aussi bien de paiement, de soins quotidiens, de consultations médicales, de diagnostic et de traitement. »
L’autre point fort d’Ali Health est d’avoir réussi là où d’autres experts du domaine de la santé ont échoué :
– Trouver un nouveau business modèle.
L’un des challenge de la Chine pour assainir son système de santé est de parvenir à déplacer la vente des médicaments en dehors des hôpitaux. Un processus quasi impossible à établir sans l’aide d’un règlement adéquat des autorités. Des initiatives ont échoué à plusieurs reprises.
Néanmoins, on note une réussite du côté d’Alibaba : en moins de deux ans, l’hôpital central de Wuhan de niveau 3A (province du Hubei, au sud-est de la Chine), est parvenu à mener à bien la transition. C’est le premier succès du genre en Chine, rendu possible grâce à l’utilisation de la technologie Alihealth.
Pour parvenir à faire du profit sans la vente de médicament, Alibaba Health a donné à l’hôpital une nouvelle solution par le biais de sa plateforme de soins. Son service de télémédecine permet ainsi à l’établissement de traiter rapidement les patients qui n’ont pas besoin de se déplacer à l’hôpital pour consulter un médecin et d’identifier ceux qui ont besoin de services faisant gagner de l’argent à l’établissement.
Cette solution diminue non seulement la pression subie par le personnel en évitant un surpeuplement de l’hôpital et engendre un flux de patients plus sain, générateur de revenu.
Ce modèle va sûrement permettre à Alibaba de bénéficier d’un soutien financier des autorités publiques mais aussi d’attirer l’attention d’autres grands hôpitaux, qui vont être de plus en plus demandeurs de partenaires dans le secteur de l’e-santé dans les années à venir.
– Améliorer l’accès à la santé dans les zones rurales.
Ali Health commence à y parvenir par le biais des services de télémédecine qu’il déploie progressivement au sein du pays. « [Ce challenge] est le Saint Graal de la santé mondiale et de la santé publique (…) Si Ali Health continue à faire des progrès à ce niveau, sa technologie pourrait bien être exportée à travers le monde entier », analyse Damjan P. DeNoble.
Alibaba, leader indétrônable du marché de l’e-santé ?
Quand on lui demande si Alibaba pourrait être rattrapé par d’autres acteurs privés du marché, comme Tencent ou Baidu, Cecilia Wu est explicite : « Pour l’instant, je ne pense pas. »
Pour l’experte, le fait qu’un groupe privé soit le leader du marché de l’e-santé n’est par ailleurs pas un problème. « Les hôpitaux publics gérés par l’État suivent actuellement le business modèle le plus rentable de la même manière que les entreprises privées, soit un système basé sur l’ordonnance abusive de médicaments, la réalisation inutile d’examens médicaux, etc. S’ils dominaient le marché, pourraient-ils agir d’une façon plus éthique que les sociétés privées ? J’en doute. Au fond, peu importe quel type d’entreprises mènent le secteur ici. Le résultat serait à peu près le même. »