En 2025, l’interopérabilité n’est plus une affaire de « tuyauterie » pour DSI et éditeurs. Elle devient un objet politique, un levier économique et un champ de bataille réglementaire. Entre un Ségur du numérique qui a dopé artificiellement le marché, un PLFSS 2026 qui brandit la menace d’amendes et un futur Espace européen des données de santé (EEDS) qui se rapproche, le système français se retrouve pris entre rattrapage technique et virage coercitif.
Sur le terrain, médecins, éditeurs, autorités et chercheurs n’ont plus vraiment le luxe d’attendre. La question n’est plus : « Faut-il partager les données ? », mais : « À quelles conditions, avec quelles normes, et au bénéfice de qui ? »
Du « quoi qu’il en coûte » au « marche ou paye »
Après les milliards injectés dans le Ségur du numérique, le ton a changé. L’État ne veut plus financer sans contrepartie observable.
Le message se durcit avec la Vague 2 du Ségur :
Le dispositif SONS (Système ouvert et non sélectif) a profondément remodelé le marché : l’État achète directement les mises à jour et les fonctionnalités Ségur pour les professionnels de santé, à condition qu’elles soient certifiées.
Avec la Vague 2, le message se durcit :
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40 % à la commande, pour lancer le développement et le déploiement ;
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60 % au solde, uniquement si la mise à jour est effectivement installée, fonctionnelle et validée chez le client.
Fini le temps où un projet pouvait rester « en cours de déploiement » pendant des années. Les guichets ASP imposent des dates butoirs qui structurent la feuille de route de tout un secteur. L’imagerie (RIS/DRIMbox), les DPI hospitaliers et surtout les logiciels de gestion de cabinet (LGC) pour les médecins libéraux sont pris dans cette course contre la montre.
À cela s’ajoute un changement de périmètre : les « angles morts » de l’interopérabilité entrent en scène. DRIMbox pour l’imagerie, logiciels des paramédicaux, sages-femmes, solutions mobiles de suivi : tout ce qui était périphérique devient stratégique, car indispensable à une continuité de soins réellement data-driven.
Le PLFSS 2026 introduit la première amende pour non alimentation du DMP :
Côté PLFSS, le symbole s’appelle article 31. C’est là que se joue le tournant punitif.
Le principe est simple, mais explosif : il ne suffit plus d’être équipé d’un logiciel compatible Ségur, il faut l’utiliser pour de vrai. Non-alimentation du DMP, absence de consultation avant certains actes redondants : chaque manquement peut être sanctionné jusqu’à 2 500 €, dans la limite de 10 000 € par an et par professionnel.
Pour la première fois, l’interopérabilité devient une obligation opposable, au même titre que certaines règles de facturation ou de traçabilité. L’État ne subventionne plus seulement les outils, il conditionne une partie du modèle économique des médecins à l’usage effectif du numérique.
Sans surprise, les réactions syndicales sont rapides et virulentes : « punir les médecins pour ne pas utiliser des outils qui leur font perdre du temps » est vécu comme un renversement de responsabilité. Derrière cette colère, un point de fond : l’ergonomie et la maturité réelle des outils sont encore loin du niveau attendu pour un usage fluide à grande échelle.
Éditeurs sous pression, médecins sous contrainte
Mis bout à bout, Ségur V2 et PLFSS 2026 créent un effet de ciseau :
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Les éditeurs doivent livrer des fonctionnalités interopérables, conformes, certifiées, dans des calendriers serrés, sous peine de perdre des financements décisifs.
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Les médecins doivent utiliser ces mêmes outils, documenter le DMP, modifier leurs pratiques, sous peine d’amendes.
Sur le papier, le mécanisme est vertueux : financer la mise à niveau, puis exiger l’usage.
Sur le terrain, la réalité est plus rugueuse :
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abandon possible de certains logiciels jugés trop lourds ou trop coûteux à adapter,
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concentration du marché autour de quelques acteurs capables d’absorber la complexité réglementaire,
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risque d’« usage alibi » : alimenter le DMP avec des PDF non structurés juste pour cocher la case.
L’interopérabilité sémantique, elle, ne progresse pas forcément au même rythme.
HPRIM, FHIR et la fin des bricolages
Pendant des décennies, la France a fait tourner la machine avec HPRIM. Un standard national, robuste, simple, très utilisé en biologie. Un standard qui a rendu service… mais qui, en 2025, est officiellement qualifié de « vieillissant et limitant » par l’ANS.
HPRIM, un standard qui ne meurt jamais vraiment :
Tout le monde sait qu’il faut en sortir. Officiellement, plus aucun nouveau flux ne devrait être développé en HPRIM. Officieusement, des milliers d’interfaces continuent de tourner dans les labos et cabinets, tant qu’elles « marchent » et que personne n’ose y toucher.
Résultat : une dette technique massive et peu visible.
Migrer vers HL7 CDA ou FHIR, ce n’est pas juste changer de format : c’est revoir l’architecture, la sécurité, parfois les modèles de données, mettre en place des API REST, gérer des authentifications modernes… Bref, un investissement que Ségur ne couvre que partiellement, surtout pour les petits éditeurs et les structures les plus fragiles.
FHIR devient la nouvelle norme :
En parallèle, HL7 FHIR est passé du statut de “buzzword de congrès” à celui de nouveau langage officiel de la santé française, en cohérence avec l’agenda européen.
Version R4 dominante, profils FHIR intégrés dans le CI-SIS, « francisation » par l’ANS et Interop’Santé : le cadre est posé. On ne parle plus d’opportunité, mais de cible normative. Les projets Ségur, les DRIMbox, les annuaires, les agendas, les cercles de soins sont pensés nativement en FHIR.
Mais FHIR ne fait pas tout. Il normalise le contenant : JSON, XML, API REST.
Le contenu, lui, reste une tour de Babel sémantique : SNOMED CT encore peu diffusé, coexistence de la CCAM, de la NABM, de la CIM-10, codes locaux, pratiques hétérogènes entre établissements. Tant que ce chantier n’est pas adressé, une grande partie de la promesse d’IA et d’analytique avancée reste théorique.
la DRIMbox comme vitrine (et crash-test) de l’interopérabilité française
S’il y a un domaine où interopérabilité technique, usage métier et pression réglementaire se télescopent, c’est bien l’imagerie.
Historiquement, la radiologie vit dans son univers : DICOM, PACS fermés, lecteurs spécifiques et réseaux propriétaires. Avec la DRIMbox, tout change : les images doivent être accessibles via des technologies web (DICOMWeb), référencées dans le DMP à travers FHIR, et consultables simplement depuis un logiciel métier de ville.
Sur le papier, la promesse est forte :
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un généraliste peut visualiser une IRM réalisée à l’hôpital sans installer de viewer exotique,
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le patient n’est plus condamné à circuler avec un CD ou une clé USB,
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les résultats d’imagerie deviennent des données exploitables dans des parcours transverses.
Dans la réalité, la DRIMbox est aussi un test grandeur nature du niveau d’interopérabilité du pays : qualité de l’INS, performances réseau, robustesse des conversions de protocoles, maturité des éditeurs de RIS et de DPI. Et le tout, sous la pression des calendriers Ségur.
L’EEDS comme horizon obligé
Pendant que la France gère ses guichets ASP, ses flux HPRIM et ses tensions avec les syndicats de médecins, l’Europe avance son propre agenda : l’Espace Européen des Données de Santé (EEDS/EHDS).
Deux volets, un même message : la donnée de santé doit circuler.
Avec MyHealth@EU, le patient et la donnée voyagent :
Pour l’utilisation primaire, l’objectif est clair :
un patient français en Espagne ou en Allemagne doit pouvoir être pris en charge en disposant de ses informations essentielles – synthèse médicale, prescriptions, comptes rendus – dans un format standard européen (EEHRxF).
Calendrier :
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2027 pour les premières catégories obligatoires (résumé patient, e-prescription),
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2029 pour l’imagerie, les résultats de laboratoire, les lettres de sortie.
Vu de 2025, cela peut sembler lointain. Vu des DSI qui jonglent déjà avec Ségur, INS, DMP, DRIMbox, CI-SIS et FHIR, cela commence à ressembler à une double peine si les chantiers ne sont pas articulés de manière cohérente.
La donnée comme infrastructure de recherche :
Le volet utilisation secondaire est potentiellement encore plus transformant. Il impose la mise en place de structures nationales d’accès aux données de santé (Health Data Access Bodies), à l’image du Health Data Hub en France, et oblige les « détenteurs de données » (CHU, CLCC, organismes publics…) à documenter et ouvrir leurs jeux de données dans des conditions strictes.
Dans ce futur-là, un projet de recherche sur le cancer du poumon ne s’alimente plus dans un seul EDS hospitalier, mais dans une constellation de bases européennes harmonisées.
Encore faut-il que les données françaises soient au niveau :
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sémantiquement compatibles (SNOMED CT, LOINC, ORPHA Codes, etc.),
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documentées (métadonnées à jour, dictionnaires de données),
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techniquement interopérables.
Quand l’interopérabilité conditionne la médecine de précision
Pour comprendre ce qui se joue vraiment derrière ces débats de standards, il suffit de regarder les projets de pointe financés dans le cadre du PEPR Santé Numérique, comme StratifyAging.
L’ambition : modéliser le vieillissement, notamment la multimorbidité des personnes âgées, en créant des jumeaux numériques de patients, capables de simuler des trajectoires de santé et d’anticiper la perte d’autonomie.
Pour y parvenir, il ne suffit pas d’avoir « un DPI qui parle FHIR ». Il faut faire converger :
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des données cliniques issues du soin courant (hôpital et ville) ;
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des données d’imagerie (IRM, scanner, radiomics) ;
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des données omiques (génomique, protéomique, métabolomique) régies par des standards bioinformatiques différents (GA4GH, etc.).
Le tout, dans une logique où la frontière entre soin et recherche devient beaucoup plus poreuse. StratifyAging incarne une idée simple mais radicale : si les données du soin courant ne sont pas interopérables, la médecine de précision restera un slogan. Et là, tout se rejoint : un médecin qui n’alimente pas le DMP par refus ou par surcharge, un labo qui continue d’envoyer du HPRIM parce que « ça marche, un éditeur qui retarde son passage à FHIR faute de ressources… chacun contribue, à son échelle, à rendre impossibles les promesses de ce type de projet.