Quelques mois après que la Food and Drug Administration (FDA) ait approuvé le premier médicament numérique au monde, un comprimé antipsychotique (Abilify MyCite) qui envoie un signal au smartphone auquel il est connecté une fois qu’il a atteint l’intestin du patient, les experts de la e-santé s’interrogent sur les conséquences éthiques du développement des comprimés intelligents.
Dans une analyse publiée début juillet 2018, Metro World News fait le point sur les opinions qui émergent dans le secteur. Si de nombreux spécialistes pensent que ces « smart » comprimés pourraient considérablement améliorer la qualité des services de santé en permettant de suivre l’état d’un patient en temps réel, voire de prévenir certaines maladies, d’autres sont plus nuancés, doutant de leurs effets supposés révolutionnaires et surtout des réactions des patients, soucieux de la protection de leurs données privées.
Pour y voir plus clair, Health & Tech Intelligence a regroupé les principaux avis recueillis par le média international auprès d’experts américains.
Médicaments connectés : une efficacité à nuancer
L’objectif premier du comprimé connecté approuvé en novembre 2017 par la FDA est d’améliorer l’observance thérapeutique.
Cependant, les acteurs de la santé manquent de recul pour connaître l’effet réel qu’engendrera la technologie utilisée pour Abilify MyCite. « Plusieurs patients décident sciemment de ne pas prendre leurs médicaments à cause des effets secondaires ou parce qu’ils croient ne plus en avoir besoin », indique notamment Metro World News.
« Leur succès dépend de la volonté des patients de voir leur prise de médicaments monitorée » (Paul Appelbaum)
« Les médicaments intelligents sont surtout utilisés chez les patients atteints de maladies et de troubles qui les rendent susceptibles d’oublier de prendre leur médication, en début d’Alzheimer par exemple, explique Paul Appelbaum, directeur de la division du droit et de l’éthique au département de psychiatrie de l’Université Columbia (New York). Ces médicaments pourraient aussi permettre aux médecins de découvrir les oublis de leurs patients et de leur rappeler l’importance de prendre les médicaments. Mais leur succès dépend grandement de la volonté des patients de voir leur prise de médicaments monitorée. Ce n’est pas tout le monde qui est à l’aise avec cette idée. »
« Il existe un potentiel énorme » (John Torous)
« Il existe un potentiel énorme, analyse de son côté John Torous, du département de psychiatrie de l’école de médecine de l’Université Harvard. Grâce à des recherches éthiques soignées et à l’implication de la communauté de patients, l’arrivée de médicaments comme MyCite a le potentiel d’aider les gens à éviter de nouvelles hospitalisations. »
Et d’ajouter : « Ce nouveau type de médicaments a également un potentiel énorme pour les maladies qui ne sont pas liées à la santé mentale. Les informations personnalisées en temps réel sont précieuses dans presque n’importe quel cas. »
Médicaments connectés et protection de la vie privée
Le « cœur » du problème (Dolores Malaspina)
L’utilisation de médicaments connectés pose par ailleurs question en ce qui concerne l’usage des données patients, certains particuliers craignant une récupération commerciale de leurs informations personnelles.
« La vie privée est au cœur des problèmes, insiste Dolores Malaspina, psychiatre à l’école de médecine Icahn de l’hôpital Mount Sinai (ISMMS), à New York. Le fait de prendre des médicaments monitorés peut sembler restrictif et intrusif. Mais pour certains patients, la simple prise de médicaments [classique] est gage d’indépendance. Sans certains traitements, des personnes aux prises avec des problèmes de mémoire ou d’organisation devraient être hospitalisées ou recourir à une assistance dans leur vie de tous les jours. »
« La question du contrôle est importante ici. Les droits des patients, y compris le droit de ne pas être médicamentés s’ils ne mettent pas leur vie ou celle des autres en danger, sont primordiaux. Des diagnostics ont été posés à tort envers des prisonniers politiques par le passé. »
« Les médicaments numériques auront un rôle utile bien que limité » (Paul Appelbaum)
Malgré ces interrogations d’ordre éthique, certains spécialistes de la santé se réjouissent du développement de ces nouvelles technologies, permettant d’améliorer les échanges entre les médecins et leurs patients mais aussi de proposer des thérapies plus adaptées aux besoins de la personne malade (meilleure gestion de la posologie).
« Les médicaments numériques auront un rôle utile bien que limité dans le système de santé, estime Paul Appelbaum. C’est parfait ainsi. Chaque avancée dans les soins offerts aux patients est bénéfique. »