Entretien

  • « Notre but est de redonner de l’autonomie aux personnes en fauteuil » (A. Boulanger, Wandercraft)

    « Les patients sont très contents et voient le potentiel [de notre exosquelette]. Ils nous encouragent vivement à continuer », Alexandre Boulanger, directeur général de Wandercraft, une start-up française à l’origine d’Atalante, l’un des exosquelettes les plus avancés au monde permettant aux personnes en fauteuil roulant de marcher en autonomie.

    Après un premier tour de table de 4 millions d’euros, Wandercraft a annoncé fin 2017 une nouvelle levée de fonds d’un montant de 15 millions d’euros auprès d’XAnge, Idinvest Partners, Cemag Invest, Bpifrance via le fonds PSIM géré dans le cadre du Programme d’investissements d’avenir et l’actionnaire historique LBO France – Innovation Capital. La société espère également obtenir dans les mois à venir le marquage CE médical pour une commercialisation en centre de soins.

    Alexandre Boulanger nous en dit plus sur les projets en cours et à venir de Wandercraft et sur les spécificités de l’exosquelette Atalante.

    Un exosquelette utilisable sans béquilles

    Wandercraft a élaboré Atalante, un exosquelette qui, à terme, doit permettre à des personnes handicapées de marcher en parfaite autonomie.

    Alexandre Boulanger : Vendre aux particuliers est ce qui fait le plus de sens pour notre projet et c’est là que le marché est le plus important mais nous souhaitons réaliser une première phase de ventes avec les centres de soins pour permettre aux patients de tester le produit et aux médecins de se l’approprier. Cela va nous permettre de réaliser des essais cliniques intéressants.

    La technologie repose sur trois innovations majeures : la robotique dynamique, une architecture mécanique avec douze articulations motorisées et un système de contrôle intuitif de l’exosquelette grâce aux mouvements du buste. Alors que la plupart des exosquelettes sur le marché requièrent des béquilles et permettent une vitesse de marche lente (3 mètres par minute pour le Rex Bionics), Atalante fonctionne sans béquilles. Comment êtes-vous parvenu à obtenir une telle stabilité ?

    Ce que nous apportons en plus par rapport à la concurrence ce sont des algorithmes de robotique dynamique afin de proposer un exosquelette qui permette d’effectuer une marche dynamique auto-stabilisée.

    Les bénéfices sont énormes pour les patients. En termes d’autonomie, ils ont les mains libres donc ils peuvent saisir des objets, interagir avec leur environnement. C’est aussi moins fatiguant parce qu’ils n’ont pas besoin de s’appuyer sur des béquilles ou un déambulateur.

    Nous estimons aussi qu’au niveau des bénéfices sur la santé notre modèle est plus intéressant parce que la démarche est plus naturelle, plus proche de la marche humaine classique, donc à la fois sur les pathologies secondaires et éventuellement sur la rééducation, nous pensons que nous pouvons obtenir de meilleurs résultats mais cela reste à démontrer en essais cliniques.

    Votre objectif est aussi de permettre aux utilisateurs de marcher à 3,6 km/h.

    Nous n’avons pas encore atteint cette vitesse de marche. Notre but est de déjà parvenir à une vitesse d’un mètre par seconde environ.

    Wandercraft espère obtenir un marquage CE médical d’ici fin 2018

    Vous avez commencé les essais cliniques en 2017. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

    Nous avons fait un premier essai clinique en 2017 avec dix patients dont une partie était au CEREMH de Vélizy (Île-de-France), un centre de tests de dispositifs médicaux, et une autre partie au CMPR de Pionsat (Auvergne). Nous avons pu tester les fonctionnalités essentielles du produit : marcher, s’asseoir, se lever.

    Actuellement, nous commençons avec le CMPR de Pionsat – notre premier partenaire important – un essai clinique de deux ans afin de mettre à jour les bénéfices pour le patient de manière beaucoup plus approfondie.

    Par ailleurs, nous sommes en train d’effectuer un essai clinique de certification pour obtenir le marquage CE médical pour les produits à destination des centres de soins. C’est un essai plus court qui va être mené sur deux-trois mois, entre mai et juillet 2018.

    Cet essai clinique fait partie des étapes importantes à franchir pour bénéficier du marquage CE. Nous sommes également en train de constituer un dossier technique et de réaliser un certain nombre de tests qui rentrent dans le processus de certification. Nous espérons obtenir le marquage fin novembre 2018.

    Au cours de vos premiers essais cliniques, des personnes paraplégiques à 100 % sont parvenus à remarcher avec Atalante, sans béquilles et sans l’aide d’un humain. Quel est le pourcentage précis de réussite ?

    Je ne peux pas vous donner de chiffres précis mais, globalement, l’essai clinique de 2017 nous a permis de prouver que les fonctionnalités essentielles du produit étaient au point, que différents types de patients, de différents âges, aussi bien des hommes que des femmes, atteint.e.s de différentes pathologies, avec différentes morphologies, parvenaient à s’asseoir, à se lever et à réaliser une marche stable en ligne droite sur sol plat dans la salle de test.

    Nous allons reproduire ce schéma dans le cadre de l’essai clinique de certification, pour lequel nous serons vraiment dans un environnement de centre de soins et avec un peu plus d’intensité au niveau des sessions : les patients testeront l’exosquelette pendant plusieurs semaines alors qu’avec le premier essai il n’y avait qu’un essai par patient.

    Le but est de démontrer que les fonctions majeures du dispositif sont opérationnelles et que le produit peut être utilisé en toute sécurité, deux points primordiaux pour bénéficier du marquage CE médical. En outre, l’objectif de l’essai clinique de deux ans est d’aller au-delà des attentes nécessaires à l’obtention du marquage CE en montrant les bénéfices de l’exosquelette sur le corps en termes de santé mais aussi la capacité de regain d’autonomie des utilisateurs.

    « Les patients attendent beaucoup de nous »

    Vous travaillez avec des associations de patients comme l’AFM, CMT-France, Amis FSH, et l’APSHE pour adapter votre technologie aux besoins de vos utilisateurs. Quels sont les premiers retours des patients et des médecins ?

    Les retours sont très positifs. Les patients sont très contents et voient le potentiel du produit. Ils nous encouragent vivement à continuer et, en général, quand il testent l’exosquelette ils n’ont qu’une envie : c’est de le tester à nouveau ! Donc ils nous rappellent pour participer à d’autres sessions. Ils attendent beaucoup de nous, nous en sommes bien conscients, et nous allons faire en sorte de ne pas décevoir leurs attentes.

    Les associations de patients nous aident à communiquer avec les patients, à recueillir leurs attentes. Il n’y a pas de médecins à temps plein qui travaillent au sein de l’entreprise mais nous avons un comité médical composé de médecins de pointe en médecine physique et de réadaptation qui nous aident à adapter l’exosquelette en termes de pathologies et en termes physiologiques et qui nous épaulent au niveau de la stratégie clinique.

    Quand prévoyez-vous de commercialiser Atalante ?

    Pour les centres de soins, la commercialisation du produit est prévue à la fin 2018 et dans quelques années pour les particuliers mais nous n’avons pas encore de date précise.

    Le profil Linkedin de Wandercraft indique que vous envisagez l’ouverture de bureaux aux États-Unis et en Asie. Où en sont ces projets d’extension à l’étranger ?

    C’est toujours d’actualité mais nous n’en sommes pas encore à ce stade. Notre premier gros marché c’est l’Europe. Ensuite, nous ciblerons les États-Unis et le Canada puis l’Asie avec des pays comme la Chine, un très gros marché, ou des pays très avancés technologiquement, tels que la Corée du Sud et le Japon.

    Nous allons déjà essayé d’être certifié en Europe puis tenter de nous étendre rapidement à ces autres zones.

    Atalante : bientôt une version à destination des particuliers

    Vous êtes en train de travailler sur une version permettant aux patients de se déplacer chez eux et dans l’espace urbain. Plus perfectionnée, elle sera directement destinée aux particuliers en situation de handicap moteur. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce modèle amélioré ?

    L’objectif de Wandercraft est de développer un exosquelette qui permettent aux personnes de retrouver une autonomie, de refaire des activités qu’elles ne pouvaient plus faire avant, comme aller chercher leurs enfants à l’école, déjeuner en terrasse dans un café avec des amis… de leur ouvrir des possibilités dont elles ne disposaient plus, de manière simple et autonome.

    Cela va nous prendre beaucoup de temps avant d’atteindre ce but. Nous nous y prenons par étape. La technologie de cœur, c’est la marche dynamique auto-stabilisée, c’est pourquoi nous travaillons dessus aujourd’hui. Petit à petit, nous allons développer de plus en plus de fonctionnalités pour que les utilisateurs puissent réaliser de plus en plus de mouvements différents et répondre à tous les cas de figure auxquels ils peuvent se retrouver confronter au quotidien.

    Pour parvenir à vous lancer sur le marché à domicile, vous allez devoir relever encore quelques défis, notamment en ce qui concerne le poids du produit (plus de 45 kg) et son autonomie. Êtes-vous confiants ?

    Au niveau de l’autonomie, en terme de batterie, nous sommes très satisfaits en ce qui concerne une utilisation en centre de soins (environ une heure). Après, il faudra effectivement l’augmenter pour que le produit puisse être adapté à un usage dans la vie de tous les jours.

    Le poids doit en effet être réduit et le design amélioré mais le plus important c’est de développer les algorithmes et les types de mouvements qui vont permettre à l’utilisateur de faire face à toutes les situations qu’il peut rencontrer au quotidien. C’est surtout là-dessus qu’il y a encore du travail. Il faut que nous puissions garantir une stabilité de marche quelle que soit la situation, permettre aux utilisateurs d’effectuer des mouvements pour monter sur un trottoir ou des marches et de se déplacer sur des sols irréguliers ou des pentes par exemple.

    La différence entre le centre de soins et le quotidien, c’est qu’au sein du centre, l’environnement est très maîtrisé et encadré par le personnel médical alors que dans la vie quotidienne, l’environnement est inconnu et la personne est seule. Nous devons mettre au point des algorithmes plus robustes et assurer davantage de sécurité. C’est pour toutes ces raisons que l’élaboration de cette deuxième version va mettre un peu de temps.

    Un autre point à améliorer est le prix du produit, un exosquelette coûtant environ 100 000 euros en moyenne sur le marché actuel, une somme élevée.

    Nous ne communiquons pas sur le prix parce que notre dispositif n’est pas encore commercialisé mais, en ce qui concerne l’utilisation pour les particuliers, le marché sera beaucoup plus gros que celui des centres de soins : nous aurons donc plus de volume et donc plus d’opportunités de diminuer les coûts.

    L’idée c’est aussi de réfléchir à différentes sources de financement, que ce soit pour le produit à destination des centres de soins que pour la version dédiée aux particuliers. D’une part, quand les essais cliniques permettront de démontrer un bénéfice médico-économique, nous pourrons penser à des remboursements par des gouvernements. D’autre part, nous envisageons des partenariats avec des assureurs et des mutuelles, qui pourraient aussi contribuer au financement.

    Au niveau du coût de production en lui-même, nous allons essayer de le diminuer le plus possible à mesure que le volume augmentera, notamment sur le marché des particuliers.

    « Notre vision à terme c’est d’être un leader mondial de la robotique de services »

    Vous vous adressez pour l’instant aux personnes paraplégiques et souffrant de maladies neuromusculaires comme les myopathies. Souhaitez-vous élargir votre cible de patients dans les années à venir ?

    Pour les essais cliniques, nous nous concentrons sur une cible précise pour laquelle nous pouvons parfaitement designer un produit mais le but est d’étendre notre solution à de plus en plus de pathologies pour toucher toutes les personnes qui sont en fauteuil roulant. Ensuite, nous envisageons aussi de nous adresser aux personnes âgées ayant des difficultés à se déplacer, qui sont assez nombreuses.

    Envisagez-vous d’intégrer d’autres marchés que celui de la santé, en proposant par exemple un modèle pour corriger la posture des livreurs ou d’autres professionnels dont le métier est très physique ?

    Notre objectif aujourd’hui est des redonner de l’autonomie et d’offrir une meilleure qualité de vie aux personnes à mobilité réduite. Notre vision à terme c’est d’être un leader mondial de la robotique de services, de la nouvelle robotique, soit celle qui s’intègre dans la vie quotidienne, avec potentiellement différentes applications.

    Nous pensons que l’élaboration d’un exosquelette à destination des personnes en fauteuil roulant est une très bonne première application, après nous verrons si nous développons notre production vers d’autres types d’exosquelettes ou d’autres types de robots qui peuvent aider les personnes dans leur quotidien.

    Exosquelette : une efficacité qui reste à prouver

    La démonstration de la supériorité des exosquelettes par rapport à une rééducation conventionnelle n’est pas encore flagrante. Les études sur le sujet aboutissent à des résultats contradictoires. En quoi votre exosquelette serait plus efficace qu’une rééducation classique ?

    Je peux répondre sur ce que je crois personnellement et sur ce que les médecins qui nous accompagnent pensent : même si cela reste à démontrer en essai clinique, globalement, le fait d’être assis tout le temps (pour les personnes qui sont en fauteuil roulant) est très mauvais pour la santé parce que le corps humain a besoin de se lever et de bouger. Rester constamment en position assise est nocif notamment pour les systèmes cardiovasculaire, digestif, urinaire mais aussi pour les amplitudes articulaires et la masse musculaire, qui se réduisent, cela peut aussi entraîner de l’ostéoporose, etc. Il y a une dégradation globale du corps.

    C’est pourquoi ces patients pratiquent de la « verticalisation » statique (ils sont placés en position verticale grâce à des mécanismes qui les maintiennent debout plusieurs minutes par jour par exemple) ou suivent des séances de kinésithérapie durant lesquelles le praticien les maintient en position debout.

    Utiliser un exosquelette permettant une marche dynamique auto-stabilisée c’est comme de la super « verticalisation » ou de la super kiné car les patients sont en position verticale mais de manière dynamique donc ils peuvent aller beaucoup plus loin dans le mouvement, un mouvement qui est proche de la marche classique : verticale et active. Nous pensons donc que l’usage d’une technologie comme la nôtre est plus bénéfique qu’une rééducation classique mais, encore une fois, cela reste à prouver.

    En utilisant notre technologie et en faisant travailler les patients, il y a, suivant les pathologies, un potentiel de rééducation auquel nous croyons et qui reste là aussi à explorer. Il y a encore plein de nouvelles possibilités à étudier qui vont faire avancer la recherche clinique dans le domaine.

    Robotique et questions éthiques

    Le laboratoire Clinatec, installé à Grenoble, travaille sur des interfaces homme-machine : des microélectrodes implantées dans le cerveau qui piloteraient un exosquelette par la pensée. Encadrés par l’ANSM, ces travaux suscitent des polémiques. Le collectif grenoblois Pièces et main d’œuvre (PMO) redoute par exemple que ces recherches ne soient « la porte ouverte vers la production de robots humains ». Que répondez-vous face à ces critiques d’ordre éthique ? L’exosquelette ne risque-t-il pas de rendre l’humain dépendant du robot ?

    L’exosquelette Atalante n’est pas un robot autonome, c’est le prolongement du corps. Les décisions sont toujours prises par le cerveau de l’utilisateur. Je pense donc que ces questions se posent un peu moins au niveau de notre produit.

    Elles sont néanmoins légitimes et je pense qu’il est normal et plutôt sain d’avoir ce débat. Il faut, tout en avançant vers le progrès, que nous soyons capables de maîtriser la technologie. Ce sont des interrogations qu’il faut avoir mais elles ne doivent pas empêcher la recherche de progresser et les personnes de bénéficier de solutions intéressantes.

    La volonté de réparer le corps à tout prix favorise-t-elle réellement l’intégration sociale ? Ne serait-il pas préférable d’adapter la société au handicap ?

    L’environnement urbain est globalement assez peu adapté pour les personnes en fauteuil roulant. Il y des avancées sur ce point mais les investissements qui restent à faire sont énormes. Il faut que ça continue à aller dans ce sens mais il ne faut pas forcément non plus attendre que ça se fasse, nous pouvons proposer d’autres solutions pour améliorer le quotidien de ces personnes.

  • « Le Hacking Health Camp est un rassemblement d’intelligences surprenant » (C. Delarbre, ALE)

    Carole Delarbre, responsable marketing Santé d’Alcatel-Lucent Enterprise (ALE), a participé avec 22 collaborateurs de l’entreprise au Hacking Health Camp Strasbourg, du 23 au 25 mars 2018.

    Le but de l’événement est de soutenir les projets de la santé de demain.

    H&TI a interviewé Carole Delarbre : elle explique comment les solutions Cloud et sans-fil d’ALE ont permis aux projets en lice dans ce grand hackathon d’avancer et l’intérêt de participer à un tél événement.

    Par quel biais des salariés d’ALE se sont retrouvés à participer au Hacking Health Camp ?

    Le Hacking Health Camp est un événement qui se tient depuis huit ans et qui a permis de voir éclore de beaux projets comme MedPics de MedSpher’ ou KeyDiag, système d’information d’aide à la génération de compte-rendus de radiologie. C’est la troisième année qu’ALE s’y associe. En 2016, 6 employés ont pris part au développement des projets. C’était une première approche pour voir si cela correspondait à l’esprit d’open innovation que l’on développe dans l’entreprise. Nous voulions nous projeter dans un événement favorisant l’entrepreneurship et nous avons trouvé qu’un hackathon donnait une véritable impulsion et permet de faire se rencontrer des acteurs de santé, des industriels, des développeurs, et de leur mettre le pied à l’étrier. En 2017, ALE a envoyé 14 salariés et a participé au sponsoring de l’événement. Et cette année, 23 employés de l’entreprise s’y sont rendus et ALE était Gold Partner.

    Pourquoi spécifiquement un hackathon sur la santé ? Chez Alcatel-Lucent Enterprise, nous concentrons nos efforts sur cinq marchés verticaux : « Gouvernement », l’hôtellerie, les transports, l’éducation et la santé. Pour chacun de ces marchés, on dispose d’une équipe dédiée, avec des forces de vente et de marketing spécifiques, auxquels s’ajoutent un accompagnement technique et une personnalisation de nos solutions.

    Lors de cette édition, ALE a fourni des outils pour les participants ?

    En effet, c’était la grande nouveauté. Nous avons proposé aux organisateurs d’utiliser la plateforme de collaboration Alcatel-Lucent Rainbow comme outil de collaboration entre les participants. Via cette plateforme, chacun pouvait échanger des messages instantanés, lancer des communications téléphoniques ou vidéos, etc.

    La deuxième innovation, c’est que nous avons mis à disposition des développeurs l’API Rainbow et l’API OmniAccess Stellar LBS (Location-based services), qui leur permettaient, s’ils le souhaitaient d’intégrer du chatbot et des services de localisation dans leurs applications.

    Les API étaient disponibles sur la plateforme du Hacking Health Camp et des experts des API d’ALE ont coaché en amont, le 13 mars 2018, des volontaires qui avaient envie de connaître ces API.

    Et au-delà des API, nous avons « fourni » le savoir-faire de 23 personnes : des développeurs, un designer d’interface graphique, des chefs de projet, des chefs produits et du personnel des ventes et du marketing. Des profils variés car chacun apporte son ouverture d’esprit et son expérience.

    Comment cela se passe-t-il concrètement une fois que le chronomètre est lancé ?

    On travaille par équipe dans des salles autour de tables. Les coachs du hackathon viennent nous challenger. Il y a des business angels, des coachs juridiques, des coachs médecins, pharmaciens, sur lesquels les équipes peuvent s’appuyer. Les développeurs développent, le business plan est imaginé, etc. On se rend compte des obstacles éventuels et le projet est amené à « pivoter » plusieurs fois lors du week-end.

    Vous avez personnellement participé à cette aventure ? Qu’en avez-vous retiré ?

    C’est en effet la deuxième année que je participe à ce week-end intense de brainstorming. C’est une expérience enrichissante : je viens en tant que salariée qui peut partager ses compétences – marketing et communication pour ma part – mais l’enjeu est d’envergure pour les porteurs de projet : certains portent leur idée depuis des années, ont l’intention de monter une start-up, de changer de métier. Donc quand ils participent à ce marathon de 50 heures, c’est avec l’envie de gagner. Et, du coup, on a envie de s’investir autour de ces gens qui portent une idée forte.

    En pitchant leurs idées devant les 350 participants le vendredi soir, ils espèrent rassembler les meilleures ressources. Ça n’a pas été facile pour les salariés d’ALE de choisir parmi tous les beaux projets. Nous ressentions pour chacun d’entre eux un intérêt pour les patients et pour la santé du futur.

    56 projets ont été pitché et 26 projets ont passé le cap de la constitution d’équipes. J’ai hésité entre deux pitchs, pour finalement opter pour Survite, porté par les salariés de la mutuelle VyV, car le projet me touchait personnellement. Il s’agit d’une application pour alerter les sauveteurs secouristes du travail (SST) dans les entreprises. Il se trouve, de plus, que j’ai déjà travaillé il y a deux ans sur une telle application au sein de mon entreprise. Nous ne l’avions pas lancé mais nous étions allés jusqu’au stade du prototype.

    Pour le Hacking Health Camp, l’équipe de Survite m’a acceptée pour mes compétences marketing et j’ai pu aider sur le pitch, sur la monétisation et le business plan du projet. Nous étions une petite équipe de 5 personnes. 

    Survite a remporté le Prix Alcatel-Lucent Enterprise au hackathon.

    Oui. Le projet Survite a été choisi parce qu’il concerne toutes les entreprises et qu’ALE est fournisseur de solutions de connectivité pour les entreprises. Survite a, selon moi, de grandes qualités et potentialités : tout le monde est concerné par les accidents au travail. En cas de crise cardiaque par exemple, il faut pouvoir agir vite, donc en mobilisant les SST identifiés dans l’entreprise. L’application SurVite, qui doit être installée sur le smartphone des salariés, doit permettre de contacter le SST le plus proche.

    Dans son concept originel, Survite n’avait pas de service de localisation. La personne accidentée devait enregistrer sur son portable son message vocal et indiquer où elle se trouvait. Selon moi, il s’agissait d’un obstacle technique. Alcatel-Lucent Enterprise a des API de localisation qui permettent d’afficher un plan du bâtiment sur le smartphone et le Wayfinding de Stellar LBS d’afficher un parcours pour rejoindre le lieu de l’alerte. Mes conseils ont permis de faire pivoter le projet et d’intégrer ce LBS.

    ALE a également présenté des projets. Ont-ils abouti ?

    Sur les 4 projets présentés, un seul a réussi à constituer une équipe. Il s’agit de Win Win Consult, un projet de salle d’attente virtuelle, qui est d’ailleurs reparti avec le prix Mylan. 

    Que remportent les gagnants ?

    Les projets primés gagnent des accompagnements de la part d’incubateurs de start-ups ou d’industriels. Ceux qui ne gagnent pas ne doivent en aucun cas se décourager. La plupart vont tenter d’autres hackathons. Dans tous les cas, la participation est enrichissante car elle permet de mettre à plat son projet. L’implication de l’intelligence collective, qui se consacre à 100% à ce projet pendant un weekend, permet forcement de progresser, d’autant que comme cela se déroulait dans les hôpitaux de Strasbourg, il était possible de poser directement des questions aux médecins voire aux patients. Cela fait même gagner beaucoup de temps puisque le hackathon permet  de creuser son business canvas. Et puis d’être confronté à la vision des autres sur un projet sur lequel on travaille parfois seul permet de le confronter aux besoins du marché. 

    Quel est le bilan de cet événement pour ALE ?

    Quand on est sponsor, qu’on envoie 23 personnes de l’entreprise à Strasbourg, cela représente un investissement et donc l’objectif est aussi de valoriser nos technologies et d’obtenir de la visibilité. En mettant des ressources à disposition, nos API et nos experts techniques (4 coachs techniques sur nos solutions sur place), nous espérons que nos solutions seront intégrées dans les applications en santé de demain.

    Il se trouve que parmi les 13 lauréats, il y a 3 projets dans lesquels nos technologies sont impliquées.

    Nous sommes déjà motivés pour participer au prochain Hacking Health Camp de Strasbourg ! Et forts de cette expérience, nous réfléchissons à organiser nous-mêmes des hackathons, centrés sur nos produits. On se dit qu’on a la légitimité car nos produits ont de la valeur pour les développeurs en santé mais aussi dans d’autres domaines. 

    Enfin, en ce qui concerne Survite (portée par des salariés du groupe VyV qui avaient eux-mêmes concouru en interne à un challenge d’innovations), des contacts ont été pris entre les deux directions, ALE et VyV. A suivre.

  • « La robotique ne remplacera pas l’homme. Nous sommes dans l’idée d’une “co-botique” » (P. Coignard)

    Dans un entretien accordé à Health & Tech Intelligence, les chercheurs Pauline Coignard et Charles Fattal, organisateurs du congrès « Nouvelles technologies de demain, enjeux juridiques et éthiques », qui s’est tenu à Paris le 19 janvier 2017, insistent sur la nécessité d’intégrer les solutions robotiques au parcours de soins et de rééducation fonctionnelle. Ils reviennent sur l’importance d’adapter le cadre réglementaire, la tarification et d’imaginer des modalités de remboursement de ces dispositifs innovants. La robotique ne remplacera pas la prise en charge humaine, avertit Pauline Coignard et les usagers doivent participer à la conception de leur aide technique d’où l’idée développée par la chercheuse de « co-botique ».

    Comment envisagez-vous la réglementation des robots d’assistance ? 

    Charles Fattal : Les robots, après leur conception, nous parviennent à l’état de prototype. Effectivement la principale difficulté réside dans le fait que l’interaction avec les usagers doit être couverte par des éléments de sécurité.

    Donc la plupart du temps, avant même qu’elle bénéficie des marquages, que ce soit du marquage CE dans les pays européens ou aux États-Unis la FDA, cette interaction fait l’objet, comme pour les médicaments, d’un certain nombre d’expérimentations qui vont valider l’innocuité, l’absence de risque. Ceci s’effectue à travers des études qui associent des analyses de risque et des études d’utilisabilité (erreurs, incidents, taux de réussite etc.).

    Nous utilisons donc des grilles de risques, il y a des études, que l’on peut qualifier d’études « pré-cliniques », qui sont ciblées. Par exemple il y en a eu une sur l’exosquelette qui était ciblée sur le risque proprement dit, avant même d’être transposée dans un univers plus fonctionnel. Le cheminement est très long. Avant même que le marquage puisse être réalisé, il y a toute une succession d’expérimentations.

    L’association Approche a vécu cette situation avec un autre dispositif lorsqu’elle a voulu réaliser le transfert d’un robot à domicile. Dans un milieu agréé tel que le milieu clinique il est facile de travailler sur des produits dont on a analysé les risques, pour lesquels on a mis des garde-fous. Lorsque l’on se place dans un univers domestique, à la maison, cela devient plus compliqué.

    Il y a donc un cadre comme pour les études cliniques… Existe-t-il le même système qu’avec les ATU dans le domaine des médicaments ? 

    Pauline Coignard : Dans tous les cas nous passons par des comités de protection des personnes pour la réalisation de nos expérimentations cliniques. À partir du moment où l’on a un prototype, on ne va pas le mettre entre les mains du patient s’il n’est pas dans un cadre d’expérimentation clinique. C’est donc effectivement la même loi de protection des personnes qui s’applique. 

    Ensuite la question qui se pose est celle des limites: à partir de quand faut-il déclencher cette protection et à partir de quand peut-on être sur une technologie qui ne va pas relever de ces autorisations-là ?
    Je pense par exemple aux outils informatiques, ou de communication pour lesquels on peut penser que l’on utilise des dispositifs qui ne nécessitent pas cette protection.

    En cas d’incident, qui va être responsable du robot ? Les ingénieurs qui l’ont développé ou les médecins qui l’utilisent avec leurs patients ?

    Pauline Coignard : Je pense que toutes les réponses n’ont pas encore été fournies. Concernant l’aspect réglementaire et juridique, la question est notamment très spécifique pour les robots et la notion d’intelligence artificielle. À partir du moment où le robot a une autonomie de décision ou une capacité d’apprentissage, la question de la responsabilité s’avère compliquée : parmi les acteurs, est-ce celui qui apprend au robot qui est responsable ? Est-ce celui qui l’utilise ou bien est-ce celui qui l’a conçu ? 

    Concernant le financement, de quelles ressources bénéficiez-vous ?

    Pauline Coignard : L’association Approche vit en partie des cotisations des établissements et partenaires adhérents. Par ailleurs, nous participons à des projets de recherche et nous pouvons à ce titre bénéficier de financements qui peuvent être des protocoles hospitaliers de recherche clinique, ou des crédits de l’Agence Nationale de la Recherche. Plus récemment nous avons bénéficié de fonds interministériels (FUI).
    Cette question du financement est centrale car sans finances il est difficile de réaliser des projets.
    Or, nous sommes très contraints par ces appels à projets : il y a le temps de l’écriture, le temps de la mise en œuvre, ensuite il y a bien sûr l’animation des équipes et la réalisation à proprement dit du projet.

    Charles Fattal : S’agissant des financements privés, les budgets dédiés à la Recherche et au Développement ne sont pas encore suffisamment développés dans les sociétés et les industriels ont donc souvent une approche très univoque avec un concept qu’ils veulent absolument orienter. On est parfois un peu tenu d’aller vers ce concept alors que ce n’est pas totalement le nôtre ; On se contente alors de réaliser une étude de preuve de concept. On sait qu’ensuite on essaiera d’évoluer avec les usagers pour développer la technologie.  

    La marge de manœuvre des industriels est très étroite. D’où l’idée du plan de redressement industriel qui avait été évoquée par l’ancien ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, afin de permettre d’offrir aux sociétés un peu spécialisées dans les nouvelles technologies de bénéficier de l’impulsion nécessaire à la promotion de la R&D. C’est le plan FRI (France Robotique Industrie).

    Comment normaliser la robotique qui a plutôt vocation à être adaptée à chaque patient, chaque situation de handicap étant unique ?

    Pauline Coignard : Pour une approche personnalisée, nous nous reposons sur des équipes cliniques auprès des patients. Nous sommes attachés à la pluridisciplinarité de ces équipes, cela permet d’évaluer avec le patient son besoin, et par conséquent d’évaluer la réponse technologique à son besoin.
    Ensuite il est nécessaire d’accompagner le patient dans la personnalisation de l’outil technologique jusqu’à la phase d’appropriation afin de pouvoir être sûr que cet outil réponde au besoin qui a été exprimé au départ et soit utilisé en vie quotidienne.

    C’est donc tout un parcours clinique depuis l’expression du besoin jusqu’à l’appropriation de la solution technologique. Bien sûr il y a des exceptions : il existe également des transferts du grand public vers le patient dont il ne faut pas se priver. Dans ce cas-là on s’affranchit de ces questions.
    Mais dès lors que l’on est face à des besoins très spécifiques liés au handicap, je crois qu’il faut que cela s’inscrive dans le parcours clinique. C’est sur ce point que nos centres de MPR ont un rôle primordial et centralisateur en lien avec les autres acteurs : industriels, chercheurs, laboratoires etc.

    Comment va-t-on pouvoir commercialiser, standardiser des robots que l’on doit adapter à chaque patient ?

    Pauline Coignard : C’est un problème qui doit être pris en compte dès la phase de conception : les concepteurs de robots en ont pris conscience et l’expriment ; il faut inclure cette possibilité de paramétrage et de personnalisation dès la conception.
    Une des réponses à ces questions est la démarche collaborative dès l’émergence de la solution innovante qui aboutit à une véritable co-conception de la solution : dans ce concept les usagers potentiels participent à la conception de leur solution en partenariat avec les chercheurs, industriels, cliniciens et permettent d’en définir les fonctionnalités au plus près de leurs besoins.

    Charles Fattal : Les normes s’appliquent sur les aspects de sécurité. Donc une fois que ces normes ont fourni le kit de base sécurisé, la personnalisation est possible si tous les garde-fous sont présents. 

    Comment vos patients réagissent-ils à l’idée d’être « robotisés » ? 

    Pauline Coignard : Nous sommes plutôt pour la promotion de la technologie «au service de» et non «à la place de». Les études que nous avons menées auprès d’usagers dans le but de recueillir la satisfaction et l’acceptabilité de ces dispositifs nous montrent bien qu’il faut être prudent sur la projection que nous faisons de ce qu’ils pensent. Souvent les personnes en situation de handicap ne perçoivent pas la technologie de la même façon que les valides.

    Par exemple à propos de robot de télémanipulation, les personnes en situation de handicap envisageaient l’achat du robot pour un quart d’entre eux alors que les soignants ne l’envisageaient pas du tout. Un autre exemple plus récent lors du développement d’un robot de rééducation avec marche suspendue: lorsque l’on interrogeait les patients, ils portaient un regard extrêmement positif sur l’innovation et faisaient complètement abstraction de l’aspect prototypique et des limites technologiques.

    Charles Fattal : Ceci dit, il y a des études de psychologie qui ont montré que l’enthousiasme de départ pouvait conduire à des risques de résistance ultérieure et que la résistance de départ pouvait conduire à une meilleure appropriation. Donc les processus sont toujours ambivalents au départ.

    Est-ce qu’il existe des éléments de résistance du côté des médecins et plus largement des équipes soignantes ?

    Charles Fattal : La résistance est partout : chez les aidants familiaux, les aidants professionnels et également dans les milieux cliniques. Elle est partout car nous sommes dans un système très contraint au niveau de nos hôpitaux. Cette question ne se présente pas comme une priorité des priorités, les budgets sont extrêmement serrés, la disponibilité des médecins et des équipes est mise à l’épreuve.

    La question est de savoir si ce type d’expérimentation innovante peut être une valeur ajoutée pour un établissement, pour une équipe, expérience au cours de laquelle on va essayer de réfléchir sur la rationalisation de l’activité grâce aux nouvelles technologies ?

    Lorsque l’on présente une telle technologie, qui touche de près la problématique de la concurrence et de la substitution à l’emploi, nous présentons les choses sous l’angle de la rationalisation. L’idée est qu’aujourd’hui l’aide humaine coûte cher et que tout ne peut pas reposer sur l’aide humaine qui peut être aussi intrusive dans la vie d’un sujet. L’idée est d’articuler l’aide technologique et l’aide humaine dans une synergie productive.

    Pauline Coignard : Je suis convaincue que cela ne remplacera pas l’homme, nous sommes plutôt dans l’idée d’une « co-botique », avec une robotique qui vient aider le travail de l’homme, qui vient le soulager; une robotique qui vient prolonger le travail de l’homme, parce que nous n’aurons jamais une présence humaine 24h/24 auprès de la personne âgée à domicile. Le robot permet de prolonger cette présence humaine à domicile. Lorsque l’on présente les choses de cette manière, on lève probablement un certain nombre de résistances. Il existe une résistance naturelle au changement : toute nouveauté peut être perçue comme une menace.

    Peut-on mesurer le service rendu par ces dispositifs innovants et imaginer qu’un jour ils soient remboursés ?

    Pauline Coignard : C’est un processus qu’effectivement il faut que nous portions au niveau national.
    Et en tant qu’association fédératrice d’établissements nous souhaitons contribuer à cette réflexion, qui se mène aussi avec d’autres sociétés savantes comme la SOFMER ou la SFTAG sur ces  thématiques-là.
    Mais à plus court terme, nous avons aujourd’hui une inquiétude : la mise en place d’une nouvelle tarification de notre activité clinique :la dotation modulée à l’activité, qui est la mise en œuvre de la tarification à l’activité existant déjà depuis de nombreuses années dans le court séjour mais qui va désormais s’appliquer au moyen séjour et donc à nos services de MPR. Nous travaillons pour que ce modèle défende le mieux possible nos spécificités et cette démarche d’innovation-recherche au sein de nos établissements , c’est un enjeu de court terme que l’on doit porter.

    II faut aussi que les tutelles comme le CNSA défendent cela. Sans doute doit-on aussi être innovant dans d’autres modes de financement hors ceux de l’assurance-maladie.

    Les complémentaires sont-elles prêtes à ce type de prise en charge ? Manifestent-elles déjà un intérêt ?

    Pauline Coignard : Nous avons déjà été contactés par des assurances pour tester des dispositifs innovants pour les patients. Effectivement c’est un monde dont il faut se rapprocher.

  • « L’e-santé, un outil pour améliorer l’efficience du système de santé chinois » (Carine Milcent)

    « Si l’offre de soins en Chine se diversifie, la demande reste concentrée dans [les] établissements publics de haut niveau de qualité, ne résolvant pas l’engorgement de ces structures. Internet apparaît alors comme une solution à cette concentration de la demande », analyse Carine Milcent, chercheure spécialiste du système de santé chinois (CNRS-PSE).

    Dans une tribune accordée à Health & Tech Intelligence, l’experte revient en détail sur les évolutions majeures et l’état actuel du marché de la santé chinois, convaincue que les solutions pour tenter d’assainir le système et le rendre plus efficace passeront par l’e-santé, en particulier par la télémédecine et tous les services en train de se développer sur le web par le biais de sociétés privées.

    La Chine connaît une situation paradoxale où l’état de santé de la population d’aujourd’hui s’est profondément amélioré mais dans le même temps, le système de soins est officiellement décrit comme inefficace et le climat entre le personnel soignant et les patients est délétère.

    L’hôpital public chinois draine l’ensemble de la demande de soins entraînant des phénomènes d’engorgement et des files d’attente monstrueuse.

    Si les admissions hospitalières ont lieu à l’hôpital public, il en va de même pour les consultations médicales. Il s’agit d’une caractéristique très spécifique du système de santé expliquant en partie son inefficacité.

    Depuis les années 2000, le gouvernement a cherché à redéfinir les trajectoires des patients sans y parvenir. Différents instruments ont été testés à travers des mécanismes d’assurance publique de santé, ou encore de mise en place d’un marché des soins via des incitations à la création d’établissements privés ou la transformation d’établissements publics en établissements privés, ou encore la création de centres de santé communautaires pour les consultations médicales devant jouer le rôle de « porte d’entrée » à tout parcours de soins.

    Toutefois, ces tentatives aboutissent pour le moment à un résultat mitigé.

    Ces toutes dernières années, avec une accélération à partir de 2015, sont alors apparues d’autres formes de solutions basées sur l’utilisation d’internet et regroupées sous le terme de « e-santé ».

    Évolution de la demande de soins

    Ces dernières décennies, la demande de soins a évolué non seulement par un changement démographique mais également une diminution drastique de la pauvreté et une augmentation des inégalités : le système de santé chinois est donc passé de la gestion d’une population à faible revenu, à fort taux de mortalité et à forte natalité, réclamant en premier lieu la mise en place de soins de base, à une population relativement plus âgée et à faible taux de natalité et à un revenu plus conséquent exigeant des soins de plus en plus performants.

    Ainsi, l’espérance de vie s’est considérablement améliorée au cours du temps : de 67 ans pour les hommes et de 70 ans pour les femmes en 1990, elle atteint en 2010 72,5 ans pour les hommes et 76,8 ans pour les femmes (chiffres officiels). De même le taux de mortalité à 5 ans et la mortalité maternelle se sont nettement améliorés.

    Sur le plan économique, le PIB talonne celui des États-Unis : selon les chiffres du FMI, le PIB Chinois était légèrement supérieur à celui des États-Unis en 2014. Si le taux de croissance tend à ralentir (il était de 10,6 % en 2010), il est tout de même prévu d’atteindre 6,8 % pour l’année 2016 (source PBOC, 2017). Au global, le niveau de richesse générale de la population est en augmentation. Le PIB par tête était de 1 644 RMB (223 €) en 1990 pour atteindre 38 420 RMB (5 212 €) en 2012.

    De ce fait, depuis les réformes économiques, le niveau standard attendu de qualité des soins s’est fortement élevé réduisant de facto le nombre d’établissements pouvant y répondre aux établissements les plus performants, généralement en zone urbaine, et créant ainsi une pénurie de l’offre pour ces niveaux de qualité tandis que les établissements de santé de moindre qualité se sont retrouvés dans une situation d’excès d’offre sans parvenir à attirer la demande.

    Évolution de l’offre de soins : 3 phases

    • 1. Des années 50 jusqu’aux réformes économiques, l’espace sanitaire s’est constitué autour d’une offre de proximité. En fonction de l’état de gravité du patient, celui-ci était alors redirigé vers des structures plus équipées et ayant un personnel plus qualifié. Ces espaces sanitaires étaient d’autant plus importants en taille (nombre de lits) et en personnels médicaux que la densité de population y était importante. La population n’avait administrativement d’autre choix que de respecter cette structuration de l’espace sanitaire.
    • 2. À partir des années quatre-vingt, l’espace sanitaire a été désorganisé sous l’effet de plusieurs facteurs amenant à la disparition puis à la redéfinition de cette offre de proximité. Le coût des soins jusqu’alors quasiment gratuits, a suivi une courbe vertigineuse d’augmentation. La raison en est le désengagement financier de l’État et la possibilité pour les centres hospitaliers de générer des profits et d’en disposer à leur convenance.

      Parallèlement, le niveau de qualité s’est également amélioré. Le résultat a été une fragmentation de la population dans son accès aux soins en fonction de son niveau de revenus, de sa zone géographique d’habitation, et de son permis de résidence (hukou) : rural ou urbain. Ainsi, dans les zones rurales, les dispensaires publics où la médecine était pratiquée par des travailleurs agricoles à l’aide d’une rapide formation médicale (appelés les médecins aux pied-nus ou barefoot doctors) ont disparu pour laisser progressivement la place à des centres privés, dont les tarifs excluaient une partie de la population.

      De ce fait, une large partie de la population rurale s’est trouvée exclue d’un espace sanitaire financièrement accessible par la disparition des structures sanitaires publiques ; pour autant, cette population rurale restait également isolée géographiquement de l’espace sanitaire urbain par l’état des routes et des moyens de circulation insuffisamment développés. Dans les zones urbaines, la situation – tout en étant différente – a également conduit à l’exclusion de l’accès aux soins d’une partie de la population. Suivant le type d’entreprises employant le patient, les accessibilités de prise en charge des coûts des soins sont devenues très variables.

      Il est difficile de généraliser tant les cas diffèrent. Toutefois, de façon schématique, pour les travailleurs d’entreprises dont l’État central restait actionnaire, l’accessibilité à un espace sanitaire a été assurée même si elle s’est souvent réduite à un plus petit nombre de structures financièrement accessibles. Pour l’ensemble des entreprises anciennement publiques et privatisées, la situation a été différente : les salariés ont parfois vu quasiment disparaître leur espace sanitaire accessible financièrement.

    • 3. Avec une population migrante ou « commutante » (campagne-ville) de plus en plus importante, l’état des routes et les possibilités de transports se sont rapidement améliorés. Il s’agit de la troisième phase de l’évolution de cet espace.

      Les hôpitaux ont acquis des équipements performants. L’ensemble des structures médicales a grandement amélioré le niveau de qualité de l’offre de soins, cependant avec des inégalités fortes suivant la taille des établissements de santé et les zones géographiques. L’effet a été une plus forte incitation à aller dans des hôpitaux offrant un haut niveau de qualité des soins. Ceci entraînant alors des effets de concentration massifs sur quelques zones et un délaissement de l’offre de soins ailleurs. L’espace public sanitaire ne se définissant alors plus uniquement par l’accessibilité financière des populations mais également par les niveaux de qualité offerts par les structures sanitaires.

      On assiste aujourd’hui à des espaces publics sanitaires désertés dans certaines localités et en parallèle, des espaces publics sanitaires pris d’assaut par des milliers de patients prêts à attendre des heures voire des jours pour une consultation médicale.

    La relation patient-médecin

    Face à des établissements publics maximisant leur profit telle des entreprises à but commercial, les coûts des soins ont flambé. La relation patient-médecin s’est alors transformée en relation conflictuelle face à des coûts des soins exorbitants, des temps d’attente extrêmement longs, des temps de consultation de plus en plus courts et des pratiques de pot de vin de plus en plus généralisées. Cette dernière permet en effet de raccourcir les délais d’attente et de s’assurer une meilleure prise en charge médicale du patient.

    Différentes formes de violence se sont développées ces dernières années dans les hôpitaux en Chine. Il peut s’agir de formes inoffensives de revendication, comme l’exposition par ses proches du corps d’un défunt devant l’hôpital, jusqu’à des formes plus actives comme la destruction de locaux ou des altercations voire des actes de grande violence envers le personnel soignant ou encore faire appel à des gangs organisés. Les mots clés « hôpital – violence » sur les moteurs de recherche usuels renvoient à des centaines d’articles de journaux relatant des faits divers de médecins blessés ou tués par des patients.

    Les réformes

    Depuis quelques années, la nécessité d’un accès aux soins de base pour tous s’est imposée. Deux philosophies coexistent : un accès universel pour les soins de base grâce à un marché fortement régulé ; pour les autres types de soins, une mise en concurrence des soins grâce au développement du marché privé. Les premières séries de réformes furent annoncées par le conseil d’État de la République populaire de Chine et par le Comité central du parti communiste chinois en mars 2009. Elles se sont poursuivies avec le 12e plan quinquennal (2012-2016) et le 13e plan quinquennal (2016-2020) en donne les nouvelles orientations.

    De ce fait, le secteur sanitaire est en plein essor. D’une part, le nombre d’établissements médicaux et de santé ne cesse d’augmenter. Cette croissance de l’offre s’observe autant en ville que dans les campagnes, dans le secteur public comme dans le secteur privé. Elle présente toutefois de fortes hétérogénéités. D’autre part, ce secteur emploie un nombre croissant de personnes. Une vraie volonté politique d’étendre le tissu hospitalier et sanitaire est à l’origine de ces augmentations. L’évolution démographique de la société chinoise implique également une augmentation du nombre d’établissements de protection sociale.

    Toutefois, la mise en place de ce système de soins se heurte à la non-mobilité du personnel médical. Pour des raisons de statut (équivalent de fonctionnaires d’État avec un certain nombre de privilèges supplémentaires dont une protection sociale largement étendue par rapport au reste de la population, l’accès à faible coût à des écoles de qualité pour leurs enfants), le personnel médical correspondant au nouveau standard de la demande (« formé, qualifié et performant ») est uniquement présent dans les grands établissements publics de haut niveau de performance.

    Ainsi si l’offre se diversifie, la demande reste concentrée dans ces établissements publics de haut niveau de qualité, ne résolvant pas l’engorgement de ces structures. Internet apparaît alors comme une solution à cette concentration de la demande.

    L’e-santé comme outil du système de santé chinois

    Je distingue quatre axes : la télémédecine, en séparant les services entre praticiens de ceux à destination des patients, les médicaments et enfin les services supports.

    La télémédecine entre praticiens

    Il existe en Chine de fortes disparités régionales dans l’accès aux soins mais aussi l’accès aux soins de qualité marqués par la faiblesse ou l’absence d’hôpitaux publics d’excellence dans certaines zones. Pour parer à ces disparités physiques d’offre de soins, une offre virtuelle se développe rapidement.

    Depuis les premières circulaires sur la télémédecine, une flexibilité entourée d’un certain flou a été laissée à la commission de santé et de planning familial de chaque province (PHFPC).

    Cette situation, tout en conduisant à de grandes disparités de mise en place et de mode d’application de la télémédecine, a permis son développement rapide. Elle a rendu possible des interventions médicales très techniques dans des zones reculées de la Chine, sans l’apparition de nouveaux espaces publics sanitaires.

    Parmi les questions soulevées : ce type de pratiques est-il adapté à toutes les pathologies et à tous les degrés de sévérité ? Par ailleurs, peut-on s’attendre à la même prise en charge des patients suite à l’acte médical réalisé via la télémédecine ? Ce type de méthode remplacera-t-il la construction de structure hospitalière d’excellence ?

    La consultation médicale

    Un marché B2C (ou plutôt doctors to patients) se développe également à un rythme rapide. Pour ces consultations, les patients peuvent envoyer grâce à des applications sur leurs téléphones mobiles des résultats cliniques qu’ils ont obtenus précédemment : résultats de laboratoire médical, radiographie, conclusion de consultations précédentes.

    Les envois se font en fichiers attachés en ligne ou par email ou encore par une simple prise de photo via une application sur téléphone mobile. En 2014, plus de 72 millions de patients chinois utilisaient ce type de services en ligne. Le marché représentait près de 2,95 milliards de RMB (400 M€). Aujourd’hui, les estimations laissent penser que ses services rassembleraient 138 millions d’utilisateurs et un marché de 4,27 milliards de RMB (580 M€).

    Ces consultations représentent un gain de temps pour le patient ainsi qu’un coût minimum comparativement à ce qu’engendrerait un déplacement à l’hôpital. Par ailleurs, cela leur permet d’avoir accès à des médecins de niveau d’excellence, la consultance étant juridiquement dans une zone grise.

    Pour la tutelle, ce service virtuel permet un certain désengorgement des files d’attente pour consultation.

    Toutefois, ce type de services pose à nouveau la question de la qualité des soins offerts.

    La vente de médicaments en ligne

    La Chine est le second marché de vente de médicaments après les États-Unis. L’augmentation massive du coût des soins s’explique en partie par la vente de médicaments qui représente plus de 40 % du chiffre d’affaires des établissements publics de santé.

    Aujourd’hui, des acteurs privés tel que Alibaba ou Walmart proposent la vente de médicaments, hors ordonnance, en ligne. En mai 2014, le Ministère du Commerce a publié un draft plan programmant l’ouverture du marché en ligne aux médicaments sous prescription, mais la situation semble gelée depuis. La vente de ces produits sur internet soulève de grandes questions quant à la qualité offerte. D’après l’OMS, la moitié des médicaments vendue en ligne serait des contrefaçons.

    La gestion des files d’attente

    L’utilisation d’internet apparaît également comme un instrument d’aide pour une meilleure efficacité de l’offre hospitalière.

    Aujourd’hui, le patient doit se déplacer physiquement à l’hôpital, y prendre un ticket en arrivant (un marché noir des tickets enflamme leur valeur) afin d’être officiellement sur la liste d’attente des patients à traiter. Dans des localités comme Pékin, on s’enregistre désormais grâce à une application mobile sur son smartphone pour les établissements hospitaliers d’excellence.

    Le Online Booking System introduit en 2011 est en train de devenir obligatoire. Le patient doit rentrer ses informations personnelles en donnant son nom et son numéro d’identité équivalent à son numéro de sécurité sociale. Par SMS, il reçoit ensuite un code de rendez-vous. Ainsi, le patient obtient son ticket sans avoir à se déplacer physiquement à l’hôpital.

    Toutefois, si pour ces établissements de santé, les files d’attente n’existent plus physiquement, elles demeurent virtuellement. Le patient doit attendre d’être convoqué.

    Évolution future

    Un certain nombre d’autres services offerts par l’e-santé n’ont pas été évoqués ici tel que la construction de base de données sur l’historique des soins des patients, la constitution de base de données semblable au programme médicalisés de système d’information (PMSI) pour la mise en place d’autres modes de remboursements des établissements de santé ou encore la place des objets connectés dans le système de santé chinois.

    Toutefois, il apparaît clairement une imbrication entre l’e-santé et les autres formes de mesures mises en place jusqu’alors pour endiguer l’engorgement des établissements publics de santé chinois et permettre une meilleure efficience du système de soins.