Afin d’approfondir son étude sur les bilans de santé digitalisés, Health&Tech Intelligence s’est entretenu avec Sophie Agosta, cofondatrice de Kor, une plateforme de bilans de santé digitaux intégrée aux contrats d’assurance et déployée via les entreprises.
Kor, une offre B2B avec une ambition de démocratiser les bilans de santé
Kor revendique une trajectoire d’adoption rapide sur le marché français des bilans de santé digitaux financés par les assureurs. « Aujourd’hui, on a plus de 400 000 personnes bénéficiaires en France », indique Sophie Agosta. L’objectif affiché est de dépasser le seuil du million de bénéficiaires d’ici la fin de l’année et de viser une couverture très large à moyen terme : « L’objectif c’est d’ici la fin de l’année de dépasser le 1 000 000 de bénéficiaires et à horizon 2030 d’avoir 80% des Français qui ont Kor dans leur poche comme leur partenaire de santé proactive. »
La start-up française revendique se différencier des offres B2C ciblant le « top 1% le plus aisé», en ancrant son modèle dans les contrats collectifs et la complémentaire santé. « Notre vocation, nous, c’est vraiment de démocratiser les bilans de santé, de les rendre accessibles au plus grand nombre, là où les apps B2C […] vont aller chercher les 1% des personnes les plus privilégiées », souligne Sophie Agosta. La plateforme se présente ainsi comme un service intégré à l’assurance, et non comme une option individuelle payante. L’accès s’effectue via des codes d’inscription transmis par la mutuelle ou directement depuis les applications santé des assureurs.
Du remboursement à l’assureur partenaire de santé
Le pari de Kor repose sur un changement de rôle de l’assureur dans le système de santé français. « Jusqu’ici, l’assureur, c’était quelqu’un qui remboursait les frais de santé », rappelle Sophie Agosta. La différenciation se faisait essentiellement sur les tableaux de garanties et les niveaux de remboursement par type de dépense, sans action directe sur les trajectoires de soins. Selon l’interviewée cette logique est en train d’évoluer vers un positionnement plus global : « Aujourd’hui, c’est plus seulement le tableau de garantie qu’on attend d’un assureur, c’est qu’il devienne un véritable partenaire de santé, qui prévient les maladies, qui aide à rester le plus longtemps possible en bonne santé. »
Les néo-assureurs comme Alan sont cités comme catalyseurs de cette transformation. « On le voit beaucoup avec Alan aujourd’hui, qui communique beaucoup sur la prévention […] notamment parce qu’il se positionne comme un partenaire de santé avec des vrais services de santé au-delà du tableau de garantie », commente Sophie Agosta. Dans ce contexte, la capacité à proposer des services de prévention structurés devient un levier de compétitivité : « Pour l’assureur, c’est un enjeu vital de se différencier, de pouvoir proposer ces services de santé que demandent les assurés et les entreprises. »
Au-delà du marketing, l’enjeu est aussi économique : contrôler le ratio sinistres/primes dans un environnement où « les dépenses de santé ne cessent d’augmenter » et « augmentent deux fois plus vite que le PIB ». également, la fondatrice de Kor rappelle que l’Assurance maladie considère la prévention comme « la grande bataille de la décennie » et estime que les assureurs dont les budgets de prévention n’étaient pas utilisés commencent à les engager.
Prévention pour tous : passer par les assureurs et les entreprises
Pour Kor, toucher le « plus grand nombre » suppose d’aller au-delà des publics déjà informés et de s’appuyer sur des canaux à large portée. « Pour toucher les personnes qui sont dans des milieux défavorisés, qui n’ont pas accès à l’information, qui sont dans des déserts médicaux, il faut passer par les assureurs », détaille Sophie Agosta. Elle rajoute également qu’il faut que tout soit pris en charge, qu’il n’y ait pas un seul euro à débourser. »
La plateforme déploie ses services via les entreprises, considérées comme des relais efficaces de sensibilisation. « Nos clients, ce sont les assureurs et ensuite on déploie via les entreprises ». Kor s’inscrit dans un mouvement où l’Assurance maladie cherche elle aussi à améliorer l’adhérence aux dépistages, par exemple sur le cancer colorectal, où « c’est seulement 30% de personnes éligibles qui sont à jour ». L’entreprise est perçue comme « un lieu formidable pour sensibiliser » car elle concentre le temps et les interactions : « Quand le message vient d’un manager, d’un collègue […] c’est beaucoup plus puissant que n’importe quel discours de l’Assurance maladie ou n’importe quelle campagne marketing. »
Sophie Agosta souligne également un contraste culturel avec les États-Unis, où le coût des soins incite fortement à la prévention. « Là-bas, ça coûte très cher de se soigner […] Donc on est très encouragé à faire de la prévention », dit-elle, en notant qu’en France « comme tout est pris en charge, on ne peut pas forcément l’intégrer ». D’où un double enjeu : « Non seulement prendre en charge mais aussi communiquer et sensibiliser le plus grand nombre de personnes à la prévention. »
Entre 15 et 20% d’enjeux de santé significatifs détectés
Pour étayer l’impact, plusieurs indicateurs issus de ses bilans sont avancés : « on a plus de 9 personnes sur 10 qui déclarent mieux comprendre leur santé après le bilan », affirme Sophie Agosta, qui y voit « une belle victoire » pour favoriser l’engagement. Le passage à l’action est également documenté : « On a plus de 70% des personnes qui mettent en œuvre au moins une action après le bilan », ce qui suggère que les recommandations ne restent pas théoriques.
Sur le plan clinique, la co-fondatrice indique « qu’un enjeu de santé significatif va être détecté sur 15 à 20% des utilisateurs », citant notamment des problématiques cardiovasculaires, l’apnée du sommeil, le diabète ou des troubles thyroïdiens. Pour le cas des troubles cardio-vasculaires, l’examen digital repose en partie sur un dispositif médical de classe IIa, intégré à la plateforme : « on a intégré un outil qui grâce à une vidéo de 30 secondes, fait un scan du visage […] et va être capable de mesurer les variabilités de la fréquence cardiaque ou le risque d’hypertension », explique l’interviewée.
Pour l’apnée du sommeil, Kor utilise le score de Berlin, basé sur un questionnaire structuré, avant d’orienter les personnes à risque vers une polysomnographie ventilatoire pour confirmer ou infirmer le diagnostic. « En fonction de ces réponses-là, on va évaluer un risque […] et on va orienter ensuite vers un examen », précise-t-elle. La plateforme revendique « l’approche la plus complète du marché » par rapport aux solutions basées uniquement sur des objets connectés non certifiés, en ajoutant « la couche d’analyse, d’interprétation médicale » portée par son équipe médicale.
Intégrer objets connectés et Mon espace santé d’ici 2027
La feuille de route de Kor comporte plusieurs volets d’interopérabilité, avec les objets connectés grand public et l’infrastructure nationale « Mon Espace Santé ». Sur les wearables, Sophie Agosta indique que l’intégration est prévue « d’ici la fin de l’année ». L’idée est de « synchroniser les données » des montres et balances connectées dans la plateforme Kor pour, par exemple, enrichir la vue cardio-vasculaire, en les mettant « en relation avec des marqueurs biologiques comme le cholestérol ».
Cette agrégation doit permettre un suivi longitudinal plus dense des indicateurs et la détection plus fine des évolutions. Kor se positionne comme point d’entrée vers un écosystème de solutions méconnues et sous-utilisées. « Il existe des milliers de solutions et de services, mais qui sont méconnus et sous-utilisés », observe Sophie Agosta. Le rôle de Kor est d’« en quelques minutes, donner une vision globale » et d’« orienter vers des solutions spécifiques » comme des dispositifs pour l’apnée du sommeil ou des plateformes d’objets connectés.
Sur le volet institutionnel, l’intégration à Mon espace santé est annoncée pour « début 2027 ». « On a prévu de s’intégrer à Mon espace santé d’ici début 2027 […] L’idée c’est de synchroniser les données dans les deux sens », explique Sophie Agosta. La synthèse du bilan Kor doit « remonter » dans Mon espace santé pour être accessible au médecin traitant, tandis que les comptes rendus, analyses biologiques et ordonnances présents dans l’espace numérique seront « récupérés » et « centralisés » dans la plateforme, afin de construire une « vision longitudinale de la santé de chaque personne ».
Un momentum de prévention en France et un enjeu de diffusion massive
Sophie Agosta estime que la France se trouve à un moment charnière sur la prévention. Si le pays reste en retrait en termes de part des dépenses de santé consacrée à ce volet, elle considère qu’« il y a un vrai momentum ». Le frein principal identifié n’était pas nécessairement l’absence de budgets mais l’absence de solutions dans lesquelles investir : « Le problème jusqu’ici, c’est qu’ils ne savaient pas vraiment dans quoi investir »
Selon elle, l’IA et les technologies associées rendent possible une prévention « fiable, solide scientifiquement et aussi personnalisée » à grande échelle, ce qui n’était « pas possible auparavant ». Elle insiste sur les atouts français : « On a des budgets qui sont liés à la prévention, on a des médecins de grande qualité, on a beaucoup d’atouts pour devenir un vrai champion de la prévention. »
Le grand enjeu reste la diffusion. « Le grand challenge, c’est vraiment de pouvoir le diffuser le plus largement possible, que ce soit adopté par le plus grand nombre », résume la co-fondatrice de la start-up . Cela suppose une double prise de conscience, « au niveau de l’individu » et « au niveau de l’assureur ». Elle ajoute que le moment est « exceptionnel pour le faire » et l’orientation vers une santé proactive, continue et interopérable apparaît comme « l’avenir de la santé ».


