En oncologie, la décision de prescrire une chimiothérapie repose sur un équilibre délicat : traiter suffisamment pour éviter une rechute, sans exposer inutilement les patients à des effets secondaires lourds. Dans le cancer du sein, ce dilemme est particulièrement structurant, avec le recours croissant à des tests génomiques pour affiner la décision thérapeutique.
Des tests génomiques pas toujours accessibles
Ces tests permettent d’estimer le risque de récidive et le bénéfice attendu du traitement. Ils se sont progressivement imposés mais ils restent coûteux, nécessitent des délais d’analyse et ne sont pas accessibles dans tous les établissements ni dans tous les systèmes de santé. Certaines patientes reçoivent ainsi une chimiothérapie dont le bénéfice est incertain, tandis que d’autres n’y ont pas accès alors qu’elles pourraient en tirer profit.
Dans ce contexte, l’idée d’exploiter des données déjà disponibles — en l’occurrence les lames histologiques standard — ouvre une nouvelle piste. Aujourd’hui, ces lames sont déjà utilisées en routine pour analyser les tumeurs au microscope. L’enjeu serait désormais d’en tirer davantage d’informations pour orienter la décision thérapeutique.
Une IA pour décrypter les lames histologiques
Des chercheurs, notamment du National Cancer Institute, ont donc conçu une intelligence artificielle capable d’analyser des lames histologiques standards. Concrètement, le modèle s’appuie sur l’analyse de l’aspect des cellules et de l’organisation des tissus afin d’identifier des signaux associés au pronostic et à la réponse au traitement. Les performances du modèle ont été évaluées en confrontant ses prédictions aux données cliniques réelles. Les chercheurs ont également comparé ses résultats aux méthodes actuellement utilisées en pratique, qui combinent critères cliniques et tests génomiques, afin de vérifier si l’IA permettait de mieux distinguer les patientes à haut ou faible risque.
L’enjeu : identifier les patientes initialement considérées à haut risque pour lesquelles la chimiothérapie n’apporte pas de bénéfice mesurable — et qui pourraient donc être reclassées.
Les résultats de cette étude ont été publiés le 11 mars 2026 dans la revue The Lancet Oncology
Résultats : près d’1 patiente sur 3 à haut risque reclassées grâce à l’IA
- 31 % des patientes initialement classées à haut risque sont reclassées à faible risque.
- Dans ce groupe reclassé, aucun bénéfice significatif de la chimiothérapie n’est observé.
- Le modèle distingue les patientes à haut et faible risque dans environ 9 cas sur 10.
Ces résultats ouvrent une piste : s’appuyer sur des données déjà produites en routine pour orienter la décision thérapeutique. « Notre modèle montre qu’il est possible d’extraire des informations pronostiques et prédictives directement à partir de lames histologiques standard », soulignent les auteurs. Autrement dit, une partie de la décision pourrait être prise dès l’analyse anatomopathologique, sans attendre des examens complémentaires.
Vers une amélioration de la médecine de précision
L’impact est aussi organisationnel. En utilisant des examens déjà réalisés, cette approche pourrait réduire le recours à des tests génomiques, et donc raccourcir le temps entre diagnostic et décision en réunion de concertation pluridisciplinaire, et homogénéiser les pratiques entre établissements. « Cette approche pourrait améliorer l’accès à la médecine de précision, en particulier dans les contextes où les tests génomiques ne sont pas disponibles », indiquent-ils.
Reste la question de l’intégration dans les pratiques. Le déploiement suppose une numérisation des lames et une intégration dans les outils d’anatomopathologie, mais aussi une appropriation par les équipes médicales, qui devront articuler ces résultats avec les autres critères cliniques. « Des études prospectives supplémentaires sont nécessaires pour valider l’utilisation clinique de ce modèle », précisent les chercheurs.
* Deep learning on histopathological images to predict breast cancer recurrence risk and chemotherapy benefit: a multicentre, model development and validation study Gil Shamai, PhDa sgils@technion.ac.il ∙ Shachar Cohen, BSca ∙ Yoav Binenbaum, MD PhDd,e ∙ Edmond Sabo, MDf,g ∙ Alexandra Cretu, MDf ∙ Chen Mayer, MDh ∙ et al.
The Lancet Oncology, Volume 27, Issue 4, 2026
https://www.thelancet.com/journals/lanonc/article/PIIS1470-2045(25)00727-2/fulltext
