Le sommet « AI for Humanity : l’intelligence artificielle au service de l’humain » organisé au Collège de France le 29 mars 2018 a proposé plusieurs conférences sur le thème de l’IA, animées par un panel d’experts internationaux. Health & Tech Intelligence y a assisté et en restitue ici les temps forts en deux compte-rendus.
En septembre 2017, le Premier ministre Edouard Philippe confiait au député Cédric Villani une mission de réflexion visant à proposer une stratégie française pour l’intelligence artificielle. La journée du 29 mars 2018 marque l’achèvement de cette phase initiale de diagnostic et de propositions.
Bruno Le Maire, Ministre de l’Economie et des Finances, Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, Mounir Mahjoubi, secrétaire d’Etat chargé du Numérique, et Cédric Villani, député et auteur du rapport sur l’Intelligence artificielle, ont participé à la conférence « AI for Humanity »
Celle-ci visait à « éclairer le débat public naissant sur l’intelligence artificielle par le point de vue des meilleurs spécialistes mondiaux ». La conférence a présenté le paysage et les principaux enjeux de l’IA, ses frontières technologiques, ses impacts économiques, les enjeux liés à la protection des données et à la contrôlabilité des algorithmes. La matinée s’est organisée en quatre temps:
- une première séquence « Recherche et formation » composée de trois présentations intitulées « Comprendre l’intelligence humaine » (Justine Cassel et Laurence Devillers), « Limites et possibilités des réseaux de neurones » (Stéphane Mallat et Stuart Russel), « Attractivité de la recherche publique » (Yann Le Cun et Frédérique Vidal).
- une deuxième séquence « Impacts sociétaux », structurée en quatre interventions intitulées « Une IA peut-elle entrer à l’Université? » (Noriko Araï), « Biais de données, défauts algorithmiques et impacts démocratiques » (Cathy O’Neil), « Santé intelligente » (Ran Balicer), « La donnée, le citoyen et l’IA » (Latanya Sweeney et Mounir Mahjoubi).
- une dernière séquence sur le thème de la « Politique économique« , composée de trois sessions intitulée « Voir, entendre et comprendre » (Fei Fei Li, Grégory Renard et Marie-Paule Cani), « La compétition mondiale en IA » (Sam Altman et Antoine Petit), « Faire émerger des champions de l’IA » (Demi Hassabis et Bruno Le Maire).
Assurer la maîtrise de l’IA par les français : l’Etat veut former les citoyens aux enjeux de l’IA
Mounir Mahjoubi, Secrétaire d’Etat au numérique et Cédric Villani ont ouvert le sommet en insistant sur les efforts de pédagogie que doit déployer le gouvernement pour former les citoyens à l’usage de l’IA. D’après M. Mahjoubi,
- la France doit devenir une référence mondiale en matière d’intelligence artificielle ;
- il importe d’évaluer les effets et potentialités de l’IA sur l’ « humain », les modes de travail, etc.
- l’Etat doit susciter une discussion publique pour démystifier l’IA et former les citoyens à ses enjeux. Il s’agit d’assurer « la compréhension de tous les Français » ; ce travail d’explication est indispensable pour désamorcer les éventuelles réticences liées à l’IA.
- les réflexions engagées par le gouvernement sur l’IA doivent mobiliser la société dans son ensemble, à commencer par les citoyens mais aussi les opérateurs de l’Etat, la recherche publique et privée et le monde de l’industrie.
- Les entreprises sont appelées à jouer un rôle essentiel en matière de recherche et diffusion de l’IA.
Comme le rappellent C. Villani et M. Mahjoubi, la réflexion engagée par le gouvernement sur l’IA concerne l’Union européenne au même titre que la France. Il s’agit d’impulser une stratégie communautaire à l’échelle de l’Union de nature à en faire un acteur de premier plan en IA.
Séquence 1 : Recherche et formation
La première séquence du sommet international comportait trois interventions, sur « l’intelligence humaine », les « limites et possibilités des réseaux de neurones » et l’attractivité de la recherche publique ». Health & Tech Intelligence vous propose la synthèse de la dernière table ronde sur l’attractivité de la recherche en France.
Comment renforcer l’ »Attractivité de la recherche publique » en France ?
- Pourquoi l’entreprise Facebook a-t-elle choisi d’établir son centre d’IA en France ?
Directeur scientifique du pôle Intelligence artificielle de Facebook, Yann le Cun se montre optimiste quant aux potentialités de la France en matière d’IA. Facebook a choisi d’établir son centre d’intelligence artificielle en France, car le pays dispose de nombreux talents en ce domaine et bénéficie d’un écosystème économique « diversifié et dynamique ». Il salue également le recours croissant au dispositif CIFRE, qui permet aux doctorants de travailler en entreprise en parallèle de leur doctorat. Ce dispositif fait des émules aux Etats-Unis, qui envisagent de l’utiliser pour les doctorants scientifiques.
- Pourquoi est-il important d’attirer les entreprises étrangères en France ?
Frédérique Vidal, Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, rappelle que moins de 1% des entreprises présentes en France sont étrangères, mais qu’elles représentent 22% des investissements. Accueillir les entreprises étrangères nécessite de reconsidérer la manière dont on perçoit les acteurs, dont « la France a beaucoup à apprendre ». Par ailleurs, Mme Vidal rappelle le rôle « essentiel » que les docteurs sont amenés à jouer dans le secteur privé et que l’attractivité de l’IA tient au fait qu’en ce domaine, les délais de transfert entre la recherche fondamentale et les applications industrielles sont relativement courts donc intéressants pour de nombreux chercheurs.
- Pourquoi faut-il une recherche publique alors que la recherche privée est très active dans le domaine de l’intelligence artificielle ?
Pour la Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, la recherche académique est incontournable à plusieurs titres : la recherche publique doit être dynamique pour penser les « bons programmes », adaptés aux enjeux et besoins de notre époque ; elle est nécessaire car l’enseignement supérieur repose sur la formation de la recherche par la recherche : en l’absence d’enseignants spécialistes de l’IA à l’université, les prochaines générations de chercheurs ne pourront être formées à cette discipline.
Yann Le Cun rappelle quant à lui qu’il existe peu de grandes entreprises spécialisées en IA (une fois Google, IBM, Facebook écartées) et que les idées innovantes doivent être impulsées par la recherche publique. Il en appelle à la mise en place d’une recherche ouverte entre secteur privé et monde académique qui, outre-atlantique, s’avère particulièrement « efficace » (citant l’exemple de l’université de Montréal). Certaines questions fondamentales demeurent irrésolues, justifiant ainsi pleinement la poursuite de la recherche publique et le soutien qui peut lui être apporter.
A la ministre de conclure qu’il importe de créer un cercle vertueux entre recherche fondamentale et monde industriel : des questions de recherche peuvent être suscitée par des technologies mises au point par l’industrie et inversement, les solutions élaborées par la recherche peuvent être transférées à l’industrie pour investir un terrain d’application concret.
- Comment renforcer l’attractivité de notre écosystème ?
Pour renforcer l’attractivité de la recherche publique en France, la Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche propose de cesser d’opposer les carrières scientifiques entre mondes public et privé et de favoriser le passage d’un univers à l’autre. Plusieurs dispositifs sont à l’étude entre les ministères de la recherche et de l’économie pour atteindre cet objectif. Le gouvernement travaille activement sur la question de la valorisation des missions d’expertise scientifique.
Pour Yann le Cun, issu de l’université publique puis passé dans le privé, les rémunérations des chercheurs français ne sont pas suffisamment incitatives et qu’il est indispensable de les augmenter. Les chercheurs doivent poursuivre leur activité au sein du monde public pour « ne pas tuer la génération suivante de chercheurs et préserver les capacités de formation de l’université française », l’envie de connaître et le désir de transmettre ces connaissances. Aux Etats-Unis, les frontières entre les deux univers sont bien plus poreuses : certains professeurs enseignent un semestre au sein de l’université puis travaillent activement auprès d’un laboratoire privé la moitié de l’année restante. Par ailleurs, si en France, il est fréquent pour les chercheurs d’endosser progressivement des habits de managers au cours de leurs carrières, Yann le Cun explique que la poursuite d’une activité de recherche est nettement plus valorisée aux USA. Il conviendrait d’offrir cette opportunité aux chercheurs français et de ne pas dévaloriser la recherche pure sur le long terme.
- Comment rendre possible le partage des données entre chercheurs et acteurs publics / privés de la recherche ?
Yann le Cun rappelle que Facebook fournit des données dans le cadre de common objective contests (données publiques, non issues des comptes de ses utilisateurs). Dans le domaine de la santé plus spécifiquement, les chercheurs « ont insuffisamment accès aux données », une situation qu’il faudrait faire évoluer, selon le directeur scientifique de Facebook.