Les applications mobiles offrent un fort potentiel d’amélioration des soins de santé mentale mais sont sous-utilisées.
Des chercheurs américains et australiens ont mené une revue de la littérature* afin de connaître les causes de ce faible engagement.
Les résultats publiés le 5 juin dans Evidence Based Mental Health Month (groupe British Medical Journal, BMJ) mettent en évidence une conception médiocre des applis et des problèmes de confidentialité.
L’intérêt de la psychiatrie pour la e-santé
Deux-tiers des applications mobiles dédiées à une maladie portent sur un trouble psychologique. La grande majorité des applications mobiles qui s’adressent aux dépressifs relèvent du bien-être et non de la prise en charge médicale. Cependant, face au manque cruel de psychiatres, ces derniers s’intéressent de près aux applis mobiles d’aide au diagnostic ou de prévention. Contre les troubles anxieux par exemple, des conseils simples pour affronter des situations de stress permettent à chacun de renforcer ses défenses. De même, les carnets de jour sur lequel le patient répond régulièrement à des questions sur son humeur ou encore son sommeil permettent de faire une évaluation écologique instantanée (EEI), autrement dit de retranscrire la réalité de l’instant.
Et même si ces outils ne remplacent pas la consultation en face à face, ils sont porteurs d’espoir à l’heure où la dépression est principale cause d’invalidité dans le monde et les taux de suicide augmentent. En dépit des preuves scientifiques de la pertinence de ces outils et des besoins croissants, l’utilisation clinique de ces applis reste limitée. C’est pour comprendre cette situation paradoxale que des chercheurs américains et australiens ont mené une étude de la littérature.
Tout d’abord, les chercheurs soulignent que cette faible adhérence touche l’ensemble des applications mobiles de santé. Selon les études menées par les industriels eux-mêmes, 74% des utilisateurs cessent de se servir de leur appli après 10 usages.
Résultats : 5 freins
L’étude de la littérature a ensuite permis d’identifier plusieurs causes à ce manque d’intérêt sur la durée pour les applications mobiles de santé mentale. Les résultats ont été publiés le 5 juin dans Evidence Based Mental Health Month (groupe BMJ)
- Des applis pas très « user friendly »
La difficulté d’utilisation constitue un frein majeur. Une étude nationale a par exemple fait ressortir que le temps nécessaire pour rentrer les données personnelles était la raison la plus souvent avancée pour abandonner l’utilisation. Dans une autre étude, plus de 50% des personnes qui souffraient de dépression éprouvaient des difficultés à rentrer les informations concernant leur humeur. Globalement, les utilisateurs déclarent qu’ils avaient sous-estimé le temps nécessaire pour faire ces notifications.
- Des applis éloignées des besoins des utilisateurs
Ces outils qui visent l’autonomisation des patients ne répondent pas toujours à leurs attentes. Plusieurs études montrent que le suivi des symptômes – souhaité par les médecins- peut avoir une influence négative sur l’humeur des patients. Et ces derniers ne sont pas toujours désireux de remplir ce carnet de bord. Les patients sont demandeurs de fonctionnalités les aidant à résoudre des problèmes quotidiens tels qu’être capable de repérer des signes d’alerte précoce pour les bipolaires. Ils réclament aussi plus de soutien émotionnel.
- Des applis peu respectueuses de la vie privée
Les chercheurs ont constaté que beaucoup d’applis n’offrent aux utilisateurs aucune protection de leurs informations personnelles de santé et que certaines les vendent. Ils citent une enquête menée en 2017 qui révélait que seulement 30% des applications appliquaient une vraie politique de confidentialité. Une étude australienne, menée quant à elle en 2015, a montré que sur les 79 applis certifiées fiables par le NHS 89% transmettaient des données à un tiers et aucune ne disposait d’un système de cryptage… «
- Le manque de preuves d’efficacité
Si les patients abandonnent leur appli de santé mentale rapidement, c’est sans doute aussi par défiance. Les auteurs de l’étude ont constaté que des publicités vantant les mérites de ces outils suscitaient un scepticisme certain chez les utilisateurs. « Bien que les preuves cliniques pour les applications soient minimes, le nombre d’applications directement téléchargeables aujourd’hui est énorme, plus de 10 000 applications rien que pour la santé mentale, » écrivent les auteurs de cette revue de la littérature.
- L’inutilité en période de crise
Les chercheurs notent également que ces outils ne sont d’aucune aide lors de moments de crises, tels que des pensées suicidaires. Les applications consacrées à l’automutilation seraient abandonnées pour ce manque d’efficacité au moment crucial. Les agents conversationnels ne sont pas suffisamment conçus non plus pour gérer ces crises.
Comment favoriser l’adoption des applications
Les auteurs de cette étude fournissent donc plusieurs pistes pour améliorer l’utilisation des applications mobiles de santé mentale.
- impliquer les utilisateurs dans la conception de ces applis
- concevoir des applis qui ne remplacent pas les professionnels de santé mais qui complètent la prise en charge
- éduquer les patients aux technologies mobiles de la santé
- développer des applis capables d’offrir un soutien en période de crise
Cependant, les auteurs de cette étude sont conscients que l’application la mieux conçue ne sera jamais utilisée si les usagers ne parviennent pas à faire leur marché. Ils appellent donc de leurs voeux une régulation du marché afin d’orienter les utilisateurs vers les meilleurs dispositifs.