« En Chine, la santé est le domaine prioritaire de l’application de l’[intelligence artificielle (IA)] et des progrès spectaculaires sont constatés dans le pays, analyse Aifang Ma, doctorante et enseignante au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po, dans une note publiée le 12 novembre 2018 (L’intelligence artificielle en Chine : un état des lieux). Elle précise que le marché chinois de la santé digitale a connu une forte croissance à partir de 2014 et a généré plus de 10 milliards de yuans (environ 247 milliards d’euros) en 2017*.
Dans ce document, Aifang Ma revient de manière plus générale sur les politiques chinoises qui ont permis l’essor de l’IA au sein du pays. « De l’élaboration de stratégies conquérantes aux investissements colossaux engagés, les géants de l’e-commerce et le gouvernement de Xi Jinping ont façonné un climat social propice au développement de cette nouvelle technologie », constate Aifang Ma, soulignant que l’objectif du parti communiste chinois, « clair », est de rattraper les États-Unis sur ce marché d’ici 2020, de les dépasser en 2025 et de devenir le leader mondial de l’intelligence artificielle en 2030, tous secteurs confondus.
L’IA peut aider à surmonter les défis du système de santé chinois
Selon Aifang Ma, le développement important de la e-santé en Chine est la résultante de « deux facteurs importants » :
- la faible couverture médicale ;
- le gain de temps et les économies promis par l’intelligence artificielle (IA).
Investir dans l’IA dans le secteur de la santé « pourraient aider à considérablement améliorer l’accès des citoyens chinois aux services médicaux de bonne qualité », souligne la spécialiste, rappelant que la Chine, d’une population de 1,379 milliard d’habitants, ne dispose que de 1,5 médecin pour 1 000 personnes (source : Le Vent de la Chine, art. cit.).
Aidés par l’intelligence artificielle, les médecins pourraient s’occuper d’un nombre plus importants de patients par jour tout en maintenant la qualité de l’offre de soins.
Les grandes entreprises, dont Ping An et Alibaba, s’imposent sur le marché
Aifang Ma évoque l’attrait de nombreuses entreprises chinoises pour le marché de l’IA en santé, ces dernières ayant flairé « le potentiel commercial du secteur ».
- Le groupe d’assurances Ping An, avec un chiffre d’affaires en 2017 de 975 milliards de yuans (environ 125 milliards d’euros), « s’impose aujourd’hui comme numéro un mondial de l’assurance », devant les géants Allianz et Axa (source : « Ping An, le géant chinois de l’intelligence artificielle », Julie Zaugg, Letemps.ch, 4 mai 2018), indique Aifang Ma, précisant que « la capacité d’innovation en matière d’application de l’IA contribue au succès commercial que le groupe a pu remporter en moins de trente ans ».
- L’application Good Doctor, branche médicale de Ping An et cotée à la Bourse de Hong-Kong, comptabilise 193 millions d’utilisateurs. Elle dispose d’un réseau de plus de 1 000 médecins, de 3 100 hôpitaux et de 1 100 cliniques (source : « Ping An, le géant chinois de l’intelligence artificielle », Julie Zaugg, Letemps.ch).
- AliHealth, à l’origine d’une plateforme élaborée dans le cadre de la stratégie Double H (Health and Happiness) du groupe Alibaba, est devenu leader dans le domaine de la e-pharmacie et des services pharmaceutiques O2O (« online to offline »). La solution est utilisée par des habitants de plus de cent villes chinoises.
- L’application Weiyi, proposée par le groupe Weiyi du Zhejiang (province de l’est de la Chine), permet de prendre gratuitement des rendez-vous médicaux en ligne et ainsi de lutter contre les problèmes d’accès aux soins, en particulier dans les déserts médicaux. Elle est intégrée dans plus de 900 hôpitaux chinois.
IA : la Chine veut devenir le leader mondial d’ici 2030
En juillet 2017, le Conseil des affaires d’État a dévoilé son « Plan de développement de la prochaine génération d’intelligence artificielle pour la période de 2016 à 2030 ». C’est dans ce document que la Chine révèle vouloir devenir le leader du domaine.
« Pour ce faire, le gouvernement mise sur la définition de programmes nationaux sur le long terme et sur les partenariats entre les différents acteurs agissant pour le compte des entreprises et de l’État dans le cadre d’une vision politique ambitionnant clairement le leadership mondial de la Chine au XXIème siècle », observe-t-elle.
La Chine envisage d’atteindre son but, soit devenir le leader mondial de l’intelligence artificiel, en trois étapes :
1. 2020 : « le pays doit avoir réalisé une découverte majeure dans les théories fondamentales et les technologies clés liées au big data, à l’automation et à l’application de l’IA aux médias de masse ».
Le pays souhaite d’ici deux ans avoir participé à l’élaboration de normes et de standards internationaux relatifs à l’utilisation de l’intelligence artificielle.
Selon les ambitions du gouvernement, le secteur s’élèvera alors au sein du pays à environ 23 milliards de dollars américains (environ 20 Mds €) et les secteurs liés à 156 milliards de dollars (environ 138 Mds €).
2. 2025 : « l’IA devra être la dynamique principale de croissance économique et de mise à niveau de l’économie »
La technologie devra être utilisée dans des domaines clés, tels que la santé, les villes intelligentes (smart cities), l’agriculture intelligente et la défense, précise Aifang Ma, alors qu’un cadre juridique et éthique ainsi qu’un système réglementaire de l’IA prendront forme.
Le secteur devrait alors atteindre les 63 milliards de dollars (environ 56 Mds €) et les secteurs liés 781 milliards de dollars (environ 690 Mds €).
3. 2030 : « la Chine devra être leader mondial dans le secteur de l’IA »
« Elle aura fait une percée significative dans la recherche sur le cerveau, commente Aifang Ma. Elle sera devenue le centre mondial d’innovation de l’IA et une référence sur la réglementation. Le cadre juridique et éthique de l’IA aura atteint sa maturité. »
Le secteur devrait alors valoir 156 milliards de dollars (environ 56 Mds €) et les secteurs liés 1 562milliards de dollars (environ 690 Mds €).
Autres plans établis par les autorités chinoises
- Le ministère de la Science et des Technologies, la Commission nationale du développement et de la réforme (NDRC), le ministère de l’Industrie et de l’Informatique et le Bureau de régulation de l’Internet et des télécommunications ont publié le 18 mai 2016 le « Plan d’action de trois ans pour la promotion de l’Internet Plus et de l’intelligence artificielle (2016-2018) », dont l’objectif est que le Chine ait achevé la structure industrielle du projet. Un système de services d’innovation et de standardisation devra avoir été mis en place et le niveau technologique ainsi que le degré d’industrialisation de l’IA devront avoir rattrapés la moyenne internationale ;
- le ministère de l’Industrie et de l’Informatique et le ministère des Finances chinois ont publié le 28 septembre 2016 un document officiel intitulé « Modalités de mises en œuvre du projet de fabrication intelligente en Chine (2016-2020) » afin de promouvoir l’application industrielle de l’IA.