ANA Healthcare a annoncé le 10 septembre une levée de 2,2 millions d’euros auprès de la Région Sud Investissement et du CAAP Création (Crédit Agricole Alpes Provence), aux côtés des investisseurs entrés au capital en 2024, une série A pour cet éditeur marseillais dont le logiciel convertit les données médicales brutes des hôpitaux en cohortes de recherche anonymisées. Fondée en 2023, l’entreprise édite ANA.Cohort et revendique 60 sites hospitaliers fédérés dans deux pays. Les fonds financeront le développement produit, le déploiement commercial à l’international et la certification ISO 27001.
Pourquoi cela compte : à partir de mars 2029, les hôpitaux devront rendre leurs données accessibles à la recherche au titre de l’espace européen des données de santé (règlement UE 2025/327, actes d’exécution attendus en mars 2027). Son article 51 couvre la quasi-totalité des données produites en France, sous peine d’amendes jusqu’à 20 millions d’euros ou 4 % du chiffre d’affaires. Peu d’établissements sont équipés : cet écart ouvre, avant l’échéance, un marché d’intermédiation sur lequel ANA Healthcare se positionne.
Un deuxième texte agit en aval. Les questions-réponses conjointes publiées en 2025 par la Commission, le MDCG et le comité IA confirment que tout dispositif intégrant de l’intelligence artificielle et relevant du règlement sur les dispositifs médicaux relève automatiquement du régime des systèmes à haut risque. Or l’article 10 du règlement européen sur l’IA exige que les jeux de données d’entraînement, de validation et de test soient pertinents, suffisamment représentatifs et, dans toute la mesure possible, exempts d’erreurs et complets. La conséquence est directe pour un fournisseur de données : les autorités attendent des métadonnées détaillant les sources, les critères de sélection et les profils démographiques, et un biais documenté devient un motif de refus de marquage CE par l’organisme notifié. Savoir retracer l’origine de chaque jeu de données cesse d’être une bonne pratique pour devenir une condition d’accès au marché des industriels.
Pourquoi l’imagerie concentre la difficulté technique
Rendre exploitables des données hospitalières suppose trois opérations : les extraire des systèmes d’information hospitaliers (SIH), retirer ce qui permettrait d’identifier un patient, puis les réécrire dans un format commun pour qu’un hôpital soit comparable à un autre. L’entreprise décrit ANA.Cohort comme une plateforme conçue pour collecter, pseudonymiser, structurer et livrer des données d’imagerie médicale à grande échelle, avec des métadonnées enrichies par traitement automatique du langage et des ontologies médicales.
Le centrage sur l’imagerie est revendiqué par les fondateurs eux-mêmes, qui décrivent leur expertise d’analyse des données d’imagerie, techniquement complexes, comme leur avantage concurrentiel. La difficulté est réelle et documentée. Une image est enregistrée au format DICOM, qui lui associe des informations administratives à nettoyer ; mais l’identité du patient est aussi parfois inscrite dans l’image elle-même. Sur ce second cas, une publication de 2024 dans le Journal of Imaging Informatics in Medicine relève que les approches de retrait des informations incrustées dans les pixels restent typiquement manuelles et que les méthodes automatisées à haut débit sont mal validées. L’enjeu est massif en volume : l’imagerie représenterait 90 % des données médicales, issues de plus de 3,6 milliards d’examens annuels.
Ce que documentent les chiffres annoncés
L’entreprise revendique plus de 30 projets livrés, plus de 60 sites fédérés, plusieurs millions d’examens accessibles, et cite le CHU de Montpellier et l’Hospital Universitari de Bellvitge. Elle est lauréate du concours i-Lab dans la catégorie Santé Numérique et de l’appel à projets Espace de données 2025 au titre de France 2030. Ses premiers travaux avaient été menés avec l’AP-HM.
Ces éléments attestent une antériorité opérationnelle, moins une performance mesurée. Le communiqué évoque une réduction « considérable » des délais de constitution des cohortes sans valeur de départ ni d’arrivée ; un chiffrage antérieur circulait pourtant, l’entreprise ayant annoncé un gain de temps pouvant atteindre 70 % lors des essais cliniques et travaux de recherche (sans méthode publiée). De même, « 60 sites fédérés » décrit des raccordements, non des flux actifs ni des projets de recherche aboutis.
Trois questions de conformité distinctes
L’ISO 27001, dont le communiqué annonce la démarche, relève de la première : cette norme internationale atteste d’une gestion méthodique de la sécurité de l’information. Elle n’est pas spécifique au secteur de la santé et ne constitue pas une autorisation de traitement.
La deuxième porte sur l’hébergement. Héberger des données de santé à caractère personnel pour le compte d’un tiers impose en France la certification d’hébergeur de données de santé (HDS). Si des jeux de données sont livrés depuis l’infrastructure de l’éditeur, l’exigence s’applique.
La troisième concerne la base juridique, à deux niveaux. Pour la constitution de l’entrepôt, le référentiel de la CNIL permet une déclaration de conformité sans autorisation préalable, mais son périmètre est limité aux entrepôts reposant sur une mission d’intérêt public au sens de l’article 6.1.e du RGPD ; les autres relèvent d’une autorisation au cas par cas. Pour chaque réutilisation ensuite, la CNIL indique que cette conformité ne dispense pas des formalités propres au projet : méthodologie de référence applicable et inscription au répertoire public tenu par le Health Data Hub. Cette distinction a une portée opérationnelle. Le délai de constitution d’une cohorte dépend du traitement technique comme des formalités de réutilisation. Le périmètre pris en charge par l’éditeur sur ce second niveau constitue donc un point à instruire lors de l’évaluation de l’offre.
Le montant lui-même mérite lecture : cinq pays et cinquante établissements en deux ans avec 2,2 M€ supposent soit un modèle peu capitalistique, soit une nouvelle levée à douze-dix-huit mois. La composition du tour, fonds régional et capital-investissement d’une caisse régionale, relève d’un ancrage territorial plus que d’une accélération européenne.
Pour un établissement, les points à porter découlent directement des éléments ci-dessus : la réversibilité et le format de restitution ; la propriété des règles de transformation ; le recours à des standards partagés (OMOP, FHIR) que l’EEDS rendra structurants via les actes d’exécution de 2027 ; la traçabilité par jeu de données, désormais exigible par les industriels au titre de l’article 10 ; le circuit de formalités pour chaque réutilisation.
Sources : ANA Healthcare, communiqué de presse (10 septembre 2026) · fiabilité : officielle.
