Eric Bougerolles, responsable audiologie chez Oticon France, a accordé une interview à Health&Tech Intelligence sur la nouvelle prothèse auditive connectée qui permet une connexion sans interface aux sources sonores du quotidien, ainsi qu à l’internet des objets intelligents, tout en pilotant des applications d’e-santé.
Comment l’aide auditive permet-elle de contrôler les objets connectés de la maison ?
La communauté ou encore plateforme IFTTT (If This Then That) permet de relier son dispositif d’aide auditive aux autres objets connectés. Aujourd’hui les objets connectés sont souvent connectés à un smartphone portable à partir duquel on peut fermer ses volets par exemple. Faire communiquer deux objets entre eux s’avère plus compliqué : prenons l’exemple d’une voiture allemande avec un téléviseur : les ponts à constituer sont difficiles à établir, les lignes de code de programmation sont différentes.
L’idée originale de la communauté réside dans le fait de proposer des ponts entre différents objets connectés comme par exemple une sonnette et l’aide auditive : lorsqu’une personne sonne, quel que soit l’endroit où elle se situe, le signal est transmis, or il s’agit de deux marques différentes,sachant qu’il en existe entre 300 et 400. La difficulté réside dans le fait de faire correspondre l’instruction provenant de la sonnette transmise à la plateforme, à l’action réalisée par l’utilisateur de la plateforme : émettre un « bip » dans l’appareil auditif.
L’action sur un objet doit provoquer une réaction sur un autre objet, ceci reposant sur des lignes de programmation. Pour ce faire, l’objet connecté est enregistré sur la plateforme : le bouton sonnette (« if ») est inclus sur une liste d’actions pré-établies.
Comment s’effectue la connexion sans interface aux sources du quotidien, doit-on toujours avoir son portable sur soi ?
L’aide auditive passe par le téléphone portable afin d’avoir accès à internet. Pour des raisons de consommation, étant donné que la pile intégrée à l’aide auditive qui ne dispose pas de technologie de détail ni de wi-fi, une box est nécessaire afin de fonctionner par Bluetooth avec son téléphone comme outil de pilotage.
Puisque l’aide auditive centralise tous les objets connectés (téléviseur, babyphone), permet de recevoir un signal d’alerte d’une personne dépendante si sa pile est déchargée, l’aide auditive et le smartphone sont indissociables ?
Le concept repose sur la notification sonore dans l’aide auditive lors d’une alerte, le rappel d’une prise d’insuline par exemple.
Comment l’application téléchargée sur smartphone pilote t-elle l’aide auditive connectée ?
L’aide auditive est connectée aux sources multimédias du quotidien : la télévision, l’ordinateur, le téléphone etc. et réceptionne le son de la source choisie.
Comment sont réceptionnées ces sources ? À l’aide de capteurs ?
Il existe une fonction intrinsèque au smartphone permettant de lire du texte lorsqu’une phrase est prononcée. Un programme permet que ce résultat audio soit transmis directement dans l’aide auditive. Par ailleurs le smartphone peut également télécommander la synchronisation d’un agenda et signaler via un rappel une réunion par exemple. On peut créer des configurations de réglages spécifiques pour ces situations.
En pratique, le signal généré par le smartphone via l’application est traité à part, comme lorsque l’on utilise un casque Bluetooth. Par contre, parallèlement il existe un traitement spécifique de l’aide auditive pour compenser son environnement sonore afin de différencier une source de parole et une source de bruit. Il n’y a pas d’interférences entre ces deux types de sources, elles demeurent superposables.
Existe t-il une hiérarchisation de l’information du signal ?
Non, la pertinence de l’information varie selon l’instant, c’est le cerveau qui décide et non le DM.
Quelle est la taille de ce dispositif ?
Il mesure 2 cm en interne.
Il se situe à la frontière entre l’implant et le dispositif externe ?
Légalement c’est un dispositif externe car il se retire et se remet, et 98 % du dispositif est externe au corps humain.
Où sont stockées toutes les données et comment sont-elles sécurisées ?
L’utilisateur n’a pas la possibilité de changer les spécifications de l’aide auditive, cela n’est réalisable que par un audioprothésiste et nécessite un logiciel et une clef de programmation spécifiques. Pour établir la connexion vers les aides auditives et en modifier les caractéristiques il existe une procédure spécifique. La sécurisation réside dans le fait qu’il faut que la clef de programmation se trouve à 10 cm de l’aide auditive pour pouvoir l’allumer. Par contre l’utilisateur peut modifier seul le volume ou certains programmes, il existe plusieurs configurations.
Quels peuvent être les apports du numérique dans le domaine de la prothèse auditive ?
Dans ce secteur, le numérique est présent depuis 1998. L’évolution fut lente au départ puis s’est accélérée. Les appareils intelligents sont désormais capables de différencier la parole du bruit, ils peuvent être connectés séparément ou à l’IFTTT. Un simple boîtier permet de recevoir le son du téléviseur directement dans l’aide auditive sans passer par un intermédiaire.
L’intégration de la e-santé dans les aides auditives c’est pour demain et cela fait partie des perspectives des centres de recherche. En effet le conduit auditif est le meilleur emplacement pour mesurer la santé : température, tension etc. A l’avenir l’aide auditive pourrait ne pas être simplement réduite à un simple récepteur permettant d’amplifier sélectivement certaines ondes. Elle pourrait être utilisée dans l’autre sens et récolter les informations. Il existe des prototypes réceptionnant les ondes alpha : selon l’attitude de l’utilisateur à un instant t, la stratégie utilisée par l’aide auditive pourrait s’adapter : selon le degré de concentration de l’utilisateur, l’information délivrée pourrait être modulée (ou selon le besoin d’information de l’utilisateur selon son niveau de concentration et donc son état de réceptivité).
Prenons un autre exemple d’utilisation : une personne âgée fait une chute, son aide auditive étant capable de mesurer l’activité de la personne à l’instant t, appuyer sur un bouton pourrait déclencher une alerte. Ou encore appliquer la règle IFTTT à une personne dont le conjoint souffre de la maladie d’Alzheimer : dès qu’il y a déconnexion entre les aides auditives et le téléphone portable (ce qui peut signifier que la personne a quitté son domicile par exemple), le conjoint reçoit une alerte.
Ce dispositif bénéficie t-il d’un marquage CE ?
Oui, il est classé comme dispositif médical, par ailleurs son adaptation doit être réalisée par un audioprothésiste.
Quelles sont les conséquences en termes de pratiques professionnelles ?
Concernant le retour des praticiens, étant moi-même audioprothésiste depuis 30 ans, j’ai pu observer un changement de métier. On appareillait auparavant les oreilles en réponse à une perte d’audition, aujourd’hui on appareille des personnes pour leur perte d’audition, mais également pour leurs besoins, leur style de vie et en fonction des capacités cognitives de la personne : l’aide auditive doit s’adapter à la quantité d’information que le cerveau est capable de traiter. La profession a évolué, on ne parle plus simplement d’audiogramme et de déficit d’audition, aujourd’hui les aides auditives permettent de répondre à une gêne, un besoin de communication.
Travaillez-vous avec des entreprises ou des start-up à la co-construction de solutions ?
En interne il y a d’un côté la recherche fondamentale sur le fonctionnement du cerveau, des oreilles, du cognitif sur l’action de l’audition etc. réalisée par notre centre de recherche qui effectue un travail universitaire avec des facultés du monde entier (université suédoise de Linköping, américaine, le Boston Hospital également) avec qui nous avons des accords en fonction des spécificités de l’activité développée.
Notre budget R&D s’élève à 100 millions d’euros par an.
D’un autre côté en ce qui concerne la recherche appliquée, nous la développons en interne pour des raisons concurrentielles. Nous sommes une filiale française d’une société danoise et travaillons également avec des consultants de sociétés externes pour le développement de logiciel informatique par exemple.
Collaborez-vous avec un centre de recherche français ?
Oui, notamment avec l’université de Bordeaux et leur unité Inserm : cognition et déclin cognitif en fonction de l’âge (étude : une personne pagée non appareillée voit son déclin cognitif en fonction accéléré par rapport à une personne du même âge appareillée, Elain Nig travaille sur le traitement de l’aide auditive sur la mémorisation du message vocal – avec le Professeur Amieva).
Quel est le marché visé ?
Du début à la fin de vie, il existe un marché pédiatrique de par les enfants nés avec une perte auditive et les spécificités d’apprentissage du langage, mais la perte d’audition concerne en majorité les seniors. L’appareillage moyen a baissé ces dernières années, car il s’adressait à la perte auditive en elle-même et non à la perte de communication or aujourd’hui il y a beaucoup de communication, de médias, d’échange etc. l’appareillage permet d’aider à percevoir et interagir avec les appareils médicaux donc on appareille des personnes plus jeunes.
Comment voyez-vous la croissance du marché ?
En théorie c’est une croissance importante puisque la génération des baby boomers arrive à l’âge moyen du premier appareillage, ce qui représente une augmentation du marché. En revanche il existe une problématique d’accès à l’appareillage qui est plus compliquée : être équipé d’une aide auditive signifie en acheter les services pour 4 à 5 années, ce qui représente une somme à débourser en avance, même si à l’arrivée un appareillage auditif s’élève à un coût de 15 euros / mois.
Comment se positionne la France sur ce marché ? Par rapport aux autres pays européens ?
En ce qui concerne l’Europe, le taux d’équipement est faible en France par rapport aux pays scandinaves ou l’Allemagne. Il existe une étude satisfaction « EuroTrack » recensant tous les deux ans le taux d’équipement, de satisfaction dans les différents pays européens.
L’application a-t-elle été labellisée ?
Pas à proprement parler mais elle est disponible sur l’Apple store et le Google store qui est moins strict. Sur l’aspect sécurité des données l’application respecte les standards, de même pour la vie privée.
Avez-vous identifié des freins au déploiement de ce dispositif connecté ?
Ils sont surtout financiers, plus particulièrement au niveau de l’accès à une aide auditive. Cela serait différent si on pouvait mettre en place un abonnement mensuel. Cela relève de la problématique de la prise en charge et du remboursement qui reste à débattre. Par ailleurs il subsiste une image de la perte auditive : porter des lunettes est rentré dans les mœurs et n’est plus lié à l’âge ; l’aide auditive demeure encore dans cet esprit-là et est associée aux personnes âgées. Culturellement parlant il existe une grande différence entre les pays scandinaves et les pays latins ou péri-méditerranéens : l’image du malentendant demeure : celui qui n’entend pas est assimilé à celui qui ne comprend rien, c’est encore ancré dans les esprits : face à un malentendant on met d’abord en doute ses capacités intellectuelles et non la perception auditive..