« Si nous sommes amputés d’un bras, allons-nous être équipés d’un membre artificiel ou réussir à refabriquer notre propre bras ? Je pense que ça va être un mélange des deux. (…) La robotique ne peut pas être déployée dans le secteur de la santé en étant déconnectée de la biologie, ne serait-ce que pour utiliser le système nerveux », confie à H&TI Sébastien Teissier, un chercheur français spécialiste de la peau et expert en bioéthique, actuellement chef de projet à l’Institute of Medical Biology (IMB) de Singapour.
Le scientifique livre à H&TI sa vision du futur dans l’industrie, du développement progressif de l’impression 3D dans le milieu de la recherche à l’arrivée de technologies révolutionnaires telles que l’œil bionique dans le domaine médical.
Il expose également les enjeux qui se cachent derrière le partage des données de santé d’un point de vue bioéthique.
L’IMB reconstruit des peaux humaines en 3D
Quels genres d’outils high tech utilisez-vous au sein de l’IMB ?
Sébastien Teissier : Dans mon quotidien, j’utilise des machines de PCR [- une technique utilisée en biologie moléculaire pour amplifier une seule copie ou quelques copies d’un segment d’ADN -] et divers outils de recherche avancés.
Plus largement, au sein de l’institut, on commence à faire de l’impression 3D. C’est très intéressant. Nous réalisons par exemple des reconstructions de peaux en trois dimensions. Elles ne sont pas conçues à partir des échantillons de notre banque de cellules, il s’agit de peaux artificielles fabriquées à partir de cellules de donneurs, la peau étant un épithélium, soit plusieurs couches de cellules qui se différencient.
Que vous apporte cette technologie ?
Je ne fais pas partie des équipes qui travaillent sur ces peaux en 3D mais d’après ce que m’en disent mes collègues, le dispositif semble très encourageant. Ce genre de technologie pourra, à terme, aider les patients parce qu’elle permet aux chercheurs d’étudier au plus près les propriétés de la peau et les effets de tels ou tels traitements sur la peau.
Quelles nouvelles technologies pourraient vous aider à être plus performant concernant la gestion de la banque de cellules utilisée par l’IMB ?
L’impression 3D est de loin la technologie la plus prometteuse.
Le domaine de l’high tech est aussi source de progrès du point de vue purement médical. Il y a des technologies déjà utilisées dans les hôpitaux qui sont vraiment utiles. Il existe, par exemple, des systèmes d’aspiration de la peau qui permettent une cicatrisation accélérée. Ce sont des pompes que les médecins utilisent notamment pour les personnes brûlées. Le procédé réduit les infections, favorise la circulation locale et accélère la régénérescence. L’appareil est déjà utilisé au Singapore General Hospital.
En 2005, Isabelle Dinoire avait reçu une greffe partielle du visage après s’être fait agressée par son chien. Il s’agissait d’une première mondiale. Des technologies nouvelle génération peuvent-elles aujourd’hui faciliter l’exécution de ce type d’intervention ?
Ça reste avant tout une prouesse médicale. La médecine, c’est un peu de technologie mais dans ce cas précis, la réussite est vraiment liée au talent du chirurgien. Avant de parvenir à automatiser ce genre d’opération, il y a un long chemin à parcourir. À ce niveau là, je n’ai pas peur des mots, c’est de l’art selon moi.
Cyborg : de la science-fiction à la réalité ?
Vous êtes écrivain aussi, auteur de X, un polar dont le personnage central est un agent de la police scientifique. Quand on repense à certains romans de science-fiction des années 70-80, on réalise que certaines situations qui relevaient à l’époque de l’ordre de l’impossible, notamment dans le domaine de la santé, ne paraissent plus aussi invraisemblables aujourd’hui. C’est par exemple le cas de l’homme bionique, mi-homme mi-machine, que l’on retrouve entre autres dans la tétralogie Cyborg de Martin Caidin (1972-1975).
Quand j’étais étudiant, nous nous demandions avec mes camarades vers quoi on se dirigeait, vers plus de robotique ou vers une meilleure compréhension de l’embryogenèse visant à refabriquer nos cellules ? Par exemple, si nous sommes amputés d’un bras, allons-nous être équipés d’un membre artificiel ou réussir à refabriquer notre propre bras ?
Je pense que ça va être un mélange des deux, pour plusieurs raisons. L’un des problèmes qui se posent ici c’est celui de l’autonomie. Avoir et maîtriser un bras robotique demande énormément d’énergie. La robotique ne peut pas être déployée dans le secteur de la santé en étant déconnectée du domaine de la biologie, ne serait-ce que pour utiliser le système nerveux. Pour le moment, les membres artificiels sont très proches des membres naturels en terme de capacités, c’est de la très haute technologie mais ce n’est pas de la symbiose. Il faut créer des connexions entre l’outil et le corps.
Il n’y pas très longtemps, des chercheurs ont mis au point des sortes de caméras qui permettent de recréer la vision chez certains malvoyants (voir encadré ci-dessous). Là, on commence à s’approcher de la symbiose. C’est impossible d’avoir simplement une équipe d’ingénieurs dans son coin qui crée l’outil, il faut aussi qu’interviennent un neurophysicien et d’autres spécialistes. Cela nécessite une compréhension presque exhaustive du fonctionnement de la physiologie. Et les choses avancent dans ce domaine.
Il y a aussi les nanotechnologies. Google Ventures, le fond d’investissements de Google, a récemment soutenu à hauteur de 10 millions de dollars (8,9 M €) le projet « Robot Pill » développé par la société Rani Therapeutics, une pilule capable de libérer dans l’intestin un nanorobot qui injecte de l’insuline dans l’organisme pour soigner le diabète.
Diabète : « Je pense que l’essentiel passe par la prévention »
Le diabète, l’une des priorités du gouvernement singapourien.
Oui, le nombre de diabétique a explosé à Singapour (la cité-État a la deuxième proportion la plus élevée de personnes diabétiques parmi les pays développés, révèle un rapport publié en 2015 par la FDI, ndlr) ! Mais le souci c’est qu’on a tendance à essayer de trouver des solutions à des problèmes qui pourraient être résolus par des changements de mode de vie. Le diabète de type 2, qu’on commence à appeler « la maladie du soda », commence à devenir un enjeu de santé vraiment critique.
Certes, des technologies peuvent aider à lutter contre ce fléau mais je pense que l’essentiel passe par la prévention, par le fait de suivre un régime alimentaire équilibré. Le souci est que tous les rapports de l’OMS et les informations sur le sujet sont disponibles mais ne sont pas mises en avant. Il faut aller les chercher. Il y a quelque chose à faire à ce propos du côté de l’e-santé.
Partage de données et bioéthique : « Il n’y a pas de problème [si] le consentement est éclairé »
Vous êtes spécialisé en bioéthique. Dans le domaine de la santé numérique, un point qui pose souvent problème, notamment en Europe, c’est le partage des données de santé. Avez-vous l’impression que les opinions sur ce sujet sont différentes en Asie ? Les patients asiatiques sont-ils moins méfiants lorsqu’il s’agit de partager leurs informations personnelles ?
C’est le cas. Le Data Protection Act a été instauré à Singapour en 2012. Il était supposé renforcer la sécurité des données privées mais c’est plus, selon moi, un coup de communication parce qu’il a ralentit beaucoup de procédures médicales si bien que les patients étaient plus ou moins contraints de signer les autorisations pour partager leurs données donc, au final, ça n’a pas changé grand-chose.
Cette question du partage des informations pose toujours un problème parce que cela signifie que nous sommes obligés de faire confiance. La bioéthique a été pensée en se posant la question suivante : « Et si on évoluait dans un système malveillant ? » Aujourd’hui, raisonner ainsi, bizarrement, c’est être complètement paranoïaque, c’est adhérer à la théorie du complot.
Or, depuis la création de la bioéthique au procès de Nuremberg (1946), nous nous sommes rendu compte que les autorités n’étaient pas toujours bienveillantes.
La bioéthique se résume à un principe, qui se décline sous différentes formes : celui de la sécurité, de la protection du patient, soit des plus faibles. Et après, la question est de savoir de quoi et de qui nous les protégeons ? C’est à partir de là que nous commençons à marcher sur un terrain miné.
Les protéger d’une réutilisation de leurs données à des fins commerciales par exemple ?
Oui, notamment. Le gros danger aujourd’hui ce ne sont plus les nazis bien sûr !
Les informations personnelles ont une valeur énorme. Au niveau des assurances, par exemple, c’est un véritable souci. Quelque chose qui pose un problème, entre autre, ce sont les montres Fitbit et autres appareils d’activité connectés. C’est sympa mais le nombre d’informations que nous fournissons gratuitement est immense. Et elles sont toutes enregistrées.
Ai-je vraiment la garantie que, demain, ma compagnie d’assurance ne me dira pas « Ah mais là vous n’avez pas marché assez par rapport à la moyenne donc vous allez devoir payer plus ! » ?
Quelle serait la solution ?
Protéger. Informer. Il n’y a pas de problème dans le fait de partager des données personnelles à partir du moment où le consentement est éclairé. Quand je dis « éclairé », ça signifie beaucoup plus qu’un disclaimer via lequel j’indique en un clic que je suis d’accord et je vous passe les infos.
Ce principe n’est pas appliqué par tous les groupes, comme Google et Apple, à qui nous fournissons de nombreuses données personnelles. À l’institut, en revanche, si demain on participe à une étude, que ce soit pour un questionnaire ou pour prendre des photos de votre peau ou quoi que ce soit, je vais passer un quart d’heure ou une demi-heure à vous expliquer tous les principes, ce qu’on va faire des données, pourquoi, etc. Et après, si vous êtes d’accord, vous signez le consentement, qui là est éclairé.
Si vous acceptez de donner toutes vos informations sans véritablement lire le formulaire, on va toujours dire que c’est un manque de responsabilité de la part de celui qui ne lit pas mais si j’essaie d’insister pour que vous signez sans prendre connaissance du document en disant que ce n’est que de la paperasse, ce ne serait pas éthique.