« Permettre aux acteurs de la santé « terrestre » de bénéficier des résultats de la recherche médicale spatiale, mais aussi d’imaginer des passerelles réciproques », tel est l’enjeu de la collaboration entre Lyonbiopôle, pôle de compétitivité santé basé à Lyon, et le Centre national d’études spatiales (CNES), entérinée le 29 mars 2018 à l’occasion d’une première journée de réflexion commune.
H&TI s’est entretenu avec Christophe Cizeron, président de Lyonbiopôle et Gilles Rabin, économiste en Chef du CNES.
L’objectif du partenariat est triple, rappellent-ils :
• faire émerger de nouveaux services en accompagnant les acteurs de la santé dans l’appropriation des solutions spatiales ;
• favoriser le développement de co-innovations répondant à la fois aux besoins de l’exploration spatiale habitée et aux besoins médicaux terrestres ;
• identifier, au sein de notre écosystème, des innovations indispensables pour permettre à l’homme d’être un habitant de long terme dans l’espace et capitaliser sur ces solutions développées pour le spatial pour répondre à des besoins médicaux terrestres.
Votre partenariat part du principe que les études spatiales peuvent accompagner le développement de solutions en santé mais aussi que les start-ups en e-santé de Lyonbiopôle sont susceptibles d’apporter des solutions au CNES. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Gilles Rabin, économiste en chef au CNES : Les questions de santé ont toujours fait partie des préoccupations du spatial et inversement : d’abord parce que quand on envoie un homme dans l’espace, on veut qu’il soit en bonne santé, qu’il le reste pendant son séjour et après son retour.
Ensuite, on a toujours monitorisé les variables du corps humain des astronautes. On sait en direct si leur cœur bat trop fort, s’ils suent, etc. Récemment Thomas Pesquet a aussi montré au grand public qu’il réalisait lui-même depuis la station spatiale des échographies quotidiennes qu’il envoyait aux médecins des équipes santé du MEDES (Institut de médecine et de physiologie spatiale), l’une des filiales du CNES. Il existe donc depuis longtemps une télémédecine de l’espace, du télédiagnostic, des transmissions de données médicales. Il est intéressant de voir comment notre expérience peut aider au développement de la télémédecine terrestre.
Enfin, quand on envoie des astronautes dans l’espace pendant plusieurs mois, il peut survenir une rage de dent, des problèmes de cœur et bien entendu des problèmes psychologiques, c’est ce à quoi se consacrent les professionnels du MEDES, qui étaient présents lors de cette journée d’échange. Ils peuvent bénéficier de l’expérience et de l’expertise des starts-ups de la e-santé de Lyonbiopôle.
Christophe Cizeron, Président de Lyonbiopôle : Déployer un partenariat avec le CNES sur le développement d’applications médicales s’inscrit dans la mission fondamentale du pôle de mise en relation d’acteurs complémentaires et de promotion de l’innovation en santé. L’écosystème de Lyonbiopôle a beaucoup à partager avec celui de CNES. Il s’agit non seulement de permettre aux acteurs de la santé « terrestre » de bénéficier des résultats de la recherche médicale spatiale, mais aussi d’imaginer des passerelles réciproques.
La puissance de la révolution numérique bouleverse le domaine de la santé : médecine personnalisée, nanotechnologies, Big Data, connexion numérique des territoires … Autant de changements qui façonnent la médecine du futur. Le spatial pourrait accompagner par exemple la transformation numérique en santé, en contribuant à faciliter l’accès à une santé pour tous, accélérant la R&D et participant à l’amélioration de l’offre de soins. Les vols habités nécessitent également de relever d’autres défis en santé pour limiter les effets de la microgravité, du confinement et des radiations sur le corps humain. Les recherches et solutions dans ce domaine peuvent avoir des retombées pour des applications sur terre dans la lutte contre le vieillissement et de nombreuses pathologies !
L’écosystème de Lyonbiopôle peut apporter son expertise au CNES. En effet, Lyon dispose par exemple d’un P4 (laboratoire de haute sécurité, ndlr), qui pourrait être utilisé dans le futur par le CNES pour l’analyse de micro-organismes très pathogènes suite au prélèvement d’échantillons lors d’expéditions lointaines, pourquoi pas de Mars ?
Quelles solutions innovantes envisagez-vous ? A quelle échéance ? Avec quels moyens ?
Rabin et C. Cizeron : Notre volonté est de développer une stratégie commune de développement d’applications médicales. L’objectif est triple : faire émerger de nouveaux services en accompagnant les acteurs de la santé dans l’appropriation des solutions spatiales, favoriser le développement de co-innovations répondant à la fois aux besoins de l’exploration spatiale habitée et aux besoins médicaux terrestres et enfin identifier, au sein de notre écosystème, des innovations indispensables pour permettre à l’homme d’être un habitant de long terme dans l’espace et capitaliser sur ces solutions développées pour le spatial pour répondre à des besoins médicaux terrestres.
Ce partenariat pourrait, dites-vous, aider à développer des stratégies médicales de lutte contre le vieillissement ?
G. Rabin : Pourquoi pas. Les astronautes qui reviennent de mission ont subi un vieillissement accéléré et ils ont les muscles atrophiés. Les professionnels du MEDES les aident à se réhabituer à la terre, à la gravité, à se remuscler. Ils sont au final dans un état proche d’une personne qui sort de plusieurs mois passés dans un lit d’hôpital. Quels sont les technologies, les médicaments que l’on pourrait utiliser pour aider l’un et l’autre ? Nous pourrions partager nos réflexions et nos recherches. Au CNES nous avons avancé sur ces questions mais les traitements que nous utilisons ne sont que des tests. Il faut voir si on peut les étendre à grande échelle.
Quid de la télémédecine ? En effet si c’est faisable dans le domaine spatial, pourquoi n’est-ce pas déjà développé sur terre ?
Bien sûr que les outils que nous développons pour les IRM, les échographies dans l’espace peuvent servir sur terre pour une personne âgée au fin fond de la Bretagne mais plusieurs problèmes se posent et ce ne sont pas des problèmes technologiques. Il y a d’abord le coût mais aussi des questions pratiques et législatives : Qui peut exercer la télémédecine ? Quelle liaison entre le domicile et l’hôpital ? Quelles précautions faut-il prendre pour assurer la sécurisation et l’anonymisation des données transmises par satellite ou 5G ? etc.
Le 29 mars 2018 vous avez participé à une première journée de réflexion. Quelles ont été les premières conclusions ?
C. Cizeron : Cette journée marquait effectivement le lancement de notre partenariat stratégique avec le CNES. Les échanges très intéressants, organisés autour de trois tables rondes, ont permis de partager les visions sur l’usage des technologies spatiales en santé, sur la notion d’habitat sain dans un environnement hostile à propos des vols habités et sur le suivi de la santé des astronautes dans l’espace, plus particulièrement la synergie avec le vieillissement et la sédentarité.
Les éclairages des intervenants du CNES et des entreprises du domaine de la santé ont permis de mettre en lumière de nombreuses possibilités de collaboration.
Quelles ont été les réactions des participants : start-ups, PME et grands groupes issus des biotechnologies, du diagnostic et de la e-santé ?
G. Rabin et C. Cizeron : L’ensemble des participants était assez enthousiaste. Cette rencontre est la première d’une série, dont la finalité est de favoriser les approches interdisciplinaires et l’émergence de solutions innovantes. Ce partenariat d’envergure traduit la capacité de Lyonbiopôle et des acteurs de l’écosystème santé Auvergne-Rhône-Alpes à jouer un rôle moteur face aux enjeux de structuration de l’innovation santé en France. Aucun contrat n’a été signé pour le moment, les différents acteurs apprennent à se connaître et vont voir ce qu’ils peuvent faire ensemble.
Vous préparez pour octobre 2018 à Lyon des tables-rondes dédiées à aux applications spatiales au service de la santé. Pouvez-vous en dire plus aux lecteurs de H&TI ?
C. Cizeron : Nous organisons chaque année en octobre notre « Journée Collaborative ». Cet événement scientifique aborde des thématiques prospectives au travers de tables rondes, conférences plénières, pitchs d’entreprises et de projets innovants. En octobre 2018, nous comptons donc dédier au moins deux tables rondes aux thématiques Espace & Santé, le plus difficile restant de sélectionner deux thèmes compte tenu du nombre potentiel de sujets intéressants et de passerelles entre nos écosystèmes.