Lors de la journée nationale numérique des secteurs social et médicosocial, organisée le 6 février par l’Agence du numérique en santé (ANS) et la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA), s’est tenu un atelier « Télésanté : enjeux et usages pour le secteur médicosocial ». L’intérêt de la télémédecine (téléconsultation, téléexpertise, télésurveillance, téléassistance ou régulation médicale) dans les Ehpad ainsi qu’une expérience positive de télésanté ont été présentés, sans nier les freins à sa mise en œuvre.
Des freins techniques et une certaine conception de la médecine
Une bonne médecine reposerait sur de bonnes relations patient-médecin, fondées sur une connaissance réciproque. Pour les patients âgés une visio ne répondrait pas à leur attente de soins, elle serait « déshumanisée » et non fiable. Il faut donc de la pédagogie à leur intention. Une alternance entre consultation physique et téléconsultation ou téléconsultation accompagnée par un professionnel de santé connu de la personne peuvent faciliter l’acceptabilité. Les unités mobiles territoriales de santé se déplacent auprès des usagers et des établissements et peuvent embarquer des équipements de téléconsultation avec des professionnels formés pour vaincre certaines réticences.
Les freins techniques résident dans la mauvaise couverture réseau de certains territoires ruraux et dans les problèmes d’interopérabilité entre les différents systèmes. Cela est particulièrement préjudiciable aux dispositifs d’appui à la coordination, qui doivent assurer le suivi du parcours de la personne.
L’ARS Île-de-France a souligné que la télémédecine ne nécessite pas forcément beaucoup d’équipements : « on constate d’ailleurs que les chariots tout équipés sont sous-utilisés : un outil de type tablette, ordinateur ou smartphone sécurisé peut suffire ». Mais surtout la télémédecine « est un outil organisationnel avant d’être technique ». Elle doit s’inscrire dans un projet médical d’établissement et territorial pour être bien utilisée, c’est-à-dire correspondre à un besoin, à de bonnes indications et dans de bonnes conditions. Cela suppose un engagement des directeurs d’Ehpad, une adhésion et une formation du personnel, rendue difficile par le turn-over élevé. Lors de cette journée, il a été rappelé que les établissements peuvent mobiliser les Grades (Groupements régionaux d’appui au développement de la e-santé) pour agir sur ces leviers.
Une amélioration des soins en Ehpad par la téléconsultation
La téléconsultation peut être utile à différents moments du parcours de soin des personnes hébergées en Ehpad :
- Pour préparer l’entrée en Ehpad, afin de s’informer auprès de la personne et de sa famille de la situation de la personne ;
- La santé de la personne âgée peut être suivie à distance, surtout si l’établissement dispose d’instruments médicaux connectés ;
- La téléconsultation bucco-dentaire prépare les consultations avec le dentiste ;
- La télésanté permet également d’intervenir lorsque le personnel de l’Ehpad fait face à une situation critique. Ainsi, dans le dispositif pilote du CHU d’Angers, une application sécurisée permet d’envoyer une alerte immédiate au médecin de garde, puis une téléconsultation d’urgence donne lieu à une évaluation rapide. L’intérêt est d’éviter des hospitalisations d’urgences non indispensables en rassurant le personnel.
Domoplaies, expérimentation de télé-expertise en plaies et cicatrisation
Domoplaies est une expérimentation de l’article 51, portée par l’association Cicat-Occitanie. Elle apporte une expertise sur les suites post-opératoires et les maladies chroniques, directement au chevet du patient, pour les professionnels de premier recours, en ville comme en établissement. Grâce à la téléconsultation assistée, ceux-ci sont accompagnés jusqu’à la cicatrisation ou l’évolution favorable de la plaie, tout en bénéficiant d’une formation par des experts.
L’objectif recherché est double : améliorer la prise en charge de proximité des patients atteints de plaies chroniques et/ou complexes et répondre à un enjeu médico-économique. Du 1er septembre 2020 au 31 août 2024, près de 19 000 plaies ont été prises en charge et plus 24 000 téléconsultations ont été réalisées, soit 2,3 en moyenne par patient.
Une évaluation de l’efficacité et de l’efficience de Domoplaies a été réalisée. Une étude cas-contrôles a été réalisée avec 3.272 patients suivis dans le cadre de Domoplaies et 3.272 contrôles appariés, identifiés à partir du système national des données de santé (SNDS) et suivis dans quatre autres régions sans le même dispositif. Les différents indicateurs évalués sont en faveur du dispositif de télésanté déployé en Occitanie :
- Une durée du premier épisode de soins de 224,6 jours en moyenne et 144 jours en médiane, significativement moins que dans le groupe contrôle, de respectivement 388,1 et 223 jours ;
- Le taux d’épisodes avec au moins une récidive de la plaie était de 23,9% pour les patients suivis dans Domoplaies, contre 39,5% dans le groupe contrôle ;
- Le nombre moyen d’hospitalisations était de respectivement 3,03 et 5,06;
- Sur le plan économique, le montant total remboursé était de 21.618 € en moyenne et 8.562 € en médiane avec Domoplaies, contre respectivement 32.622 € et 14.245 € dans le groupe contrôle.
En résumé, Domoplaies est associé à une économie de 163,4 jours en moyenne sur un épisode de soins, grâce à l’organisation et au suivi d’un parcours coordonné expert, ainsi qu’à une réduction de 60% des récidives, de 40% des hospitalisations et de 34% de la durée des séjours.
Le bilan financier montre une économie de 11.000 € par patient, soit une réduction des coûts de 66,2%, due essentiellement à une réduction du nombre d’hospitalisations et de passages aux urgences, mais également à la baisse des dépenses de santé en dispositifs médicaux. Selon les projections réalisées, pour 5 millions d’euros investis ce sont 100 millions d’euros qui ont été économisés, entre la première et la dernière prescription de pansements complexes.
Après 48 mois d’expérimentation, la généralisation de Domoplaies est attendue après validation par le Comité technique de l’innovation en santé (CTIS) et le Conseil stratégique de l’innovation en santé (CSIS). Le montant du financement forfaitaire coorrespondant aux services rendus aux acteurs de premier niveau reste à fixer.
La télésanté vertueuse pour l’environnement ?
Les émissions de carbone du secteur de la santé sont estimées à environ 49 millions de tonnes d’équivalent dioxyde de carbone (MTCO₂), soit 8,1% de l’empreinte carbone de la France, selon le rapport annuel du think tank The Shift Project. Par une meilleure qualité des soins (réduction des médicaments et des dispositifs médicaux, réduction des déplacements des professionnels, des malades et des visiteurs), la télésanté pourrait contribuer à la décarbonation du secteur de la santé. Elle réduirait d’au moins 1% les émissions à effet de serre en France, selon l’institut économique Molinari.
Sur le CHU d’Angers : voir article envoyé le 10 septembre 2024
Sur Domoplaies :
https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/domoplaies_avis_ctis_plaies.pdf
https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/a51_resume_du_protocole_18occ01_domoplaies.pdf







