Laurent Degos, Professeur d’hématologie, ancien président de la Haute Autorité de Santé, vient de publier « Quelle politique de santé pour demain ? » aux éditions du Pommier. A partir d’une analyse du système de santé français et de ses mutations actuelles, il propose des pistes pour le rendre plus efficient et plus souple.
Votre ouvrage est centré sur la nécessité de réformer le système de santé en profondeur en passant d’une politique de l’offre à une politique de la demande : cela implique-t-il également une refonte du système de décision ?
Le système de santé est aujourd’hui dans une période de grande déstabilisation, liée à un double mouvement : la transformation des soins par l’innovation, et la prise de pouvoir du demandeur grâce au numérique. L’hôpital va passer à la ville, puis au domicile.
Nous sommes aux prémices d’une révolution entre le demandeur et l’offreur : bientôt, c’est celui qui demande qui décidera, alors qu’actuellement c’est l’offre qui est au cœur du système.
Vous abordez également les évolutions de la pratique médicale, avec la disparition de la « médecine d’organe », et une diminution des contacts directs entre le médecin et le patient. Cela implique-t-il qu’il y aura moins de médecins, plus spécialisés ? Sont-ils prêts à ce basculement ?
Le numérique va faciliter l’accès à un deuxième avis d’expertise pour les situations complexes, notamment les polypathologies. Mais il y aura toujours besoin de contact humain, et le médecin de proximité, qu’il s’agisse d’un généraliste ou d’un spécialiste, conservera toute sa place.
Je ne pense donc pas que nous allions vers une diminution du nombre de médecins, qui seraient remplacés par des robots.
En revanche, le recours facilité à un deuxième avis pourra contribuer à diminuer le nombre d’hospitalisations, 20 % des hospitalisations dans le mois suivant une consultation en ville étant liées à une erreur de diagnostic.
Le déplacement du soin vers le domicile et l’émergence de l’hôpital à domicile vont-ils s’accompagner d’une « prise de pouvoir » des patients ? Comment renforcer la « health literacy » ?
Le numérique donne effectivement de la force au demandeur, qu’il soit patient, usager ou citoyen. Pour autant, un travail important reste à effectuer en matière d’illettrisme en santé. Il faut apprendre à être en bonne santé, d’un point de vue physique tout autant que psychique, dès l’école, si l’on souhaite que le demandeur soit réellement au cœur du système de santé.
Vous critiquez sévèrement l’évaluation par indicateurs de processus : auriez-vous souhaité pouvoir mener une politique différente en tant que président de la HAS ?
Je me suis battu pour imposer la notion de parcours de soin au cours de mon mandat à la Haute Autorité de Santé. En effet, en médecine c’est le résultat qui compte et non le processus.
C’est un combat que je mène encore actuellement, car toutes les études internationales montrent que l’amélioration des processus n’est pas corrélée à une amélioration des résultats. Il faut sortir de cette vision managériale de la qualité, qui privilégie le paiement à la performance, et n’est pas adaptée au secteur de la santé.
Vous abordez également les questions éthiques que posent certaines innovations médicales et technologiques : estimez-vous qu’elles vont se multiplier ?
Éthique et médecine vont de pair : l’innovation peut apporter du bien comme du mal. L’innovation nous oblige à penser plus éthique.