Marianne Benoit Truong Canh, vice-présidente de l’Ordre des sages-femmes en charge du numérique, a expliqué à Health&Tech pourquoi l’ordre s’est saisi du sujet de la e-santé, et les actions qu’il mène en la matière.
Ses propositions:
• La création d’un DMP au moment de la naissance
• La possibilité pour les sage-femmes d’utiliser des logiciels DMP compatibles et connectés à la MS Santé
• Une généralisation des expérimentations en cours
Quels sont les enjeux de l’e-santé pour l’Ordre des sages-femmes ?
Nous travaillons sur le sujet de l’e-santé à trois niveaux :
- la communication entre les professionnels de santé et, à terme, avec les patients ;
- l’innovation matérielle, qui passe par les objets connectés de santé ;
- l’analyse et le traitement des données, qui représentent une évolution majeure pour la prise de décision.
De façon très concrète, nous guidons les sages-femmes dans l’utilisation du numérique : informations sur la sécurité des échanges par e-mail, rappel de la réglementation sur la téléconsultation, sensibilisation à la problématique de l’hébergement des données de santé, etc.
Qu’attendez-vous du DMP ?
Le DMP représente une formidable aide à l’exercice pour les professionnels de santé. Par exemple, pour les sages-femmes, il permettrait de faciliter le suivi du post-partum effectué à domicile dans le cadre du programme PRADO de l’Assurance maladie : aujourd’hui, les sages-femmes n’ont pas toujours accès au compte-rendu d’accouchement et doivent interroger les jeunes mères, ce qui n’est pas toujours simple.
L’Ordre est donc fortement impliqué sur le dossier du DMP. Nous avons proposé qu’il soit créé au moment de la naissance. 99 % des nouveau-nés sont pris en charge par une sage-femme dans leurs 5 premières heures de vie, et ce serait une belle occasion de créer un DMP à chaque enfant qui naît.
Nous avons soumis cette proposition à l’Assurance maladie et au cabinet de la ministre de la Santé. Elle bute pour l’instant sur une question technique : l’immatriculation à la Sécurité sociale des nouveau-nés, qui prend quelques jours. Il faudrait donc imaginer une immatriculation provisoire, ou passer par le numéro de Sécurité sociale de leurs mères.
Nous sommes soutenues par l’Ordre des médecins sur ce sujet.
Où en est l’informatisation des cabinets de sages-femmes libérales ? Quels sont les éditeurs proposant des solutions en la matière ?
La plupart des sages-femmes libérales ont recours à des logiciels destinés à des médecins, qui ne correspondent pas tout à fait à leurs besoins. Nous avons donc élaboré un cahier des charges avec l’Asip il y a 2 ans pour susciter l’intérêt des industriels. Il a eu peu de suites jusqu’ici, probablement parce que les sages-femmes sont une population restreinte.
Or, nous sommes aujourd’hui à un tournant : il faut que les sages-femmes utilisent des logiciels DMP compatibles et connectés à la MS Santé si elles ne veulent pas être exclues du système.
Nous continuons donc à nous mobiliser fortement sur ce sujet.
Qu’en est-il de la MS Santé ?
Les sages-femmes ont été la deuxième profession à intégrer le RPPS après les pharmaciens, et je suis vice-présidente du RPPS. Pour autant, nous avons des difficultés à impliquer les sages-femmes libérales sur le sujet de la MS Santé, car leurs usages sont très liés au fonctionnement hospitalier. Elles l’adopteront quand les hôpitaux l’auront fait.
La télémédecine est-elle utile à la pratique professionnelle des sages-femmes ?
La télé-expertise peut apporter un bénéfice réel pour le monitoring des grossesses pathologiques suivies à domicile. Malheureusement, la réglementation reste compliquée. Des expérimentations ont eu lieu dans les Pays de la Loire, mais elles ont trouvé leur limite : les sages-femmes équipées pour participer à l’expérience se sont retrouvées avec un avantage concurrentiel par rapport aux autres. Il faut donc que ce type d’initiative soit généralisé à l’ensemble d’un territoire.
En ce qui concerne les accouchements compliqués, il existe déjà des systèmes d’aide à la décision de transfert. L’intelligence artificielle peut peut-être aider à la décision, mais l’accouchement doit rester une expérience profondément humaine.
Des systèmes d’auto-suivi de grossesse via objets connectés se développent, notamment aux États-Unis : que pensez-vous de telles initiatives ? Présentent-elles un bénéfice en termes de prévention et de santé de la femme ?
Ces objets sont fortement anxiogènes dans le cadre d’une grossesse normale, et décuplent la peur de la future parturiente. Il faut concevoir les objets connectés selon une perspective éthique.
Cela étant, je crois profondément à l’empowerment des patients. Ils ont accès à beaucoup d’informations, et les professionnels de santé ont désormais le rôle de les éclairer, de les aider à faire le tri dans cette masse. C’est quelque chose que nous n’avions pas l’habitude de faire, et l’Ordre est là pour aider les sages-femmes à se saisir de ce nouveau rôle.