L’émergence de l’intelligence artificielle (IA) dans le secteur de la santé a profondément transformé les modalités de surveillance, de gestion et de prévention des événements indésirables, particulièrement en contexte d’oncologie et de pharmacovigilance.
Cet article vise à synthétiser les résultats récents issus de plusieurs études académiques internationales publiées dans des revues telles que :
- J Immunother Cancer(Burnette et al., Vanderbilt University Medical Center, États-Unis) ;
- J Clin Oncol(Elsaid et al., The Ohio State University, États-Unis) ;
- NPJ Digital Medicine(Chan et al., University of Washington, États-Unis) ;
- Bull Cancer(Amouin et al., Hôpital d’instruction des armées Bégin, France);
- Int J Surg(Zhang et al., Fujian Medical University, Chine), entre autres.
Ces recherches couvrent un panel d’approches allant de l’utilisation de chatbots IA pour la gestion clinique des toxicités immunologiques à la détection de complications médicamenteuses via des dispositifs embarqués et l’application de modèles prédictifs sur dossier médical électronique.
La problématique centrale abordée est la capacité des IA à compléter ou améliorer la détection, la compréhension et la prévention des événements indésirables, en comparaison aux méthodes traditionnelles (codes CIM, revue manuelle, surveillance classique).
L’objectif de cet article est d’apporter un éclairage sur les apports, les limites ainsi que les enjeux cliniques, techniques et éthiques liés à l’implémentation de ces solutions en santé numérique via la synthèse critique des principaux résultats publiés.
24 études publiées entre 2019 et 2025
Les 24 articles rassemblés abordent des thématiques variées : chatbots médicaux, analyse pharmacovigilance, imagerie assistée par IA, génération de jeux de données synthétiques, dispositifs connectés, prédiction des EI dans des contextes spécialisés (oncologie, chirurgie, pédiatrie, cardiologie, transfusion).
L’analyse des événements indésirables représente un défi pour la sécurité des patients, notamment dans les parcours complexes tels que l’immunothérapie ou la polythérapie en cancérologie. Traditionnellement, la détection repose sur la déclaration clinique, la revue manuelle de dossier, ou l’extraction d’informations via des codes standardisés, des approches chronophages, susceptibles d’engendrer des sous-détections.
L’IA par l’exploitation de jeux de données, le traitement du langage naturel (NLP) ou la vision par ordinateur, ouvre la voie à des dispositifs détectant précocement des signaux faibles, stratifiant les risques et automatisant la surveillance en quasi temps réel. Plusieurs projets, issus de centres académiques majeurs (États-Unis, France, Chine), illustrent la diversité des stratégies (chatbots d’aide, caméras connectées en salle d’opération, clusterisation des profils patients, radiomique, génération de bases synthétiques pour la pharmacovigilance).
Principaux résultats publiés
Performances de l’IA pour la détection des événements indésirables
Un éventail d’approches a été évalué, comme le montre la table suivante :
| Auteur(s), année | Revue | Pays/contexte | Thématique principale | Résultats/statistiques majeurs |
| Burnette et al., 2024 | J Immunother Cancer | USA, multicentrique | Chatbots IA pour la gestion clinique des EI immuno-induits | ChatGPT : 3,87/4 en précision ; Bard : 3,5/4 ; hallucinations <1%. |
| Chan et al., 2024 | NPJ Digital Medicine | USA | Détection d’erreurs médicamenteuses en temps réel par caméras connectées | Sensibilité 99,6 %; spécificité 98,8 % (418 événements). |
| Amouin et al., 2025 | Bull Cancer | France, hôpital militaire | Télésurveillance ePRO/IA en oncologie thoracique | Adhésion : 83,3 % ; survie à 24 mois : 71,1 %. |
| Eppler et al., 2023 | J Clin Med | USA, Canada | Meta-analyse IA en chirurgie (événements per-opératoires) | Odds ratio détection IA : 14,74 ; validation sur 13 études. |
| Zhang et al., 2025 | Int J Surg | Chine | Analyse pharmacovigilance IA, polypharmacie cancer du sein | 12 076 patients, 89 369 EI ; identification de 3 sous-groupes à risque. |
| Oei et al., 2025 | Front Digit Health | Pays-Bas | IA en décision clinique et prédiction EI | Importance des validations externes, soulève défis éthiques, biais. |
D’autres travaux portent sur l’analyse d’images radiologiques (Das et al., 2025), l’application de l’IA dans les contextes pédiatriques (Zhu et al., 2022), l’optimisation de la classification des réactions transfusionnelles (Fung et al., 2024), et la génération de données synthétiques pour pallier le manque de données réelles (Touati et al., 2025).
Les modèles IA ont donc démontré une capacité à améliorer la détection précoce (sensibilité jusqu’à 95%), à automatiser l’identification des signaux et à générer des clusters à risque non repérés par les méthodes conventionnelles. Dans certains cas, la performance est significativement supérieure aux pratiques standards (codes CIM, surveillance individuelle), tout en réduisant la charge de travail clinique.
Tableaux et visualisation des données clés
Tableau 1 : Performance de l’IA par domaine d’application
| Domaine | Sensibilité IA (%) | Spécificité IA (%) | Précision IA | Taille d’échantillon |
| Médication (Chan, 2024) | 99,6 | 98,8 | – | 418 événements |
| Détection immuno-EI (Burnette, 2024) | 96 (moyenne) | – | Score 4/4 (complétude) | 800 réponses |
| Classification transfus. (Fung, 2024) | 48,7 | – | Inférieure aux experts humains | 36 scénarios |
| ePRO télémonitoring (Amouin, 2025) | – | – | Adhésion 83,3%, Survie 71,1% | 22 patients |
| Algorithmes chirurgicaux (Eppler, 2023) | OR=14,74 | – | Validation sur 13 études | 2 982 publications |
Tableau 2 : Principales applications et limites identifiées
| Application | Avantages | Limites/risques |
| Chatbots médicaux | Rapidité, précision, support | Hallucination, dépendance excessive |
| Caméras IA (bloc opératoire) | Détection en temps réel | Nécessite couplage clinique |
| Analyse d’imagerie radiologique | Prédiction EI, triage patient | Dépendance à la qualité des données |
| ePRO / télésurveillance IA | Meilleure compliance et détection précoce | Inégalités d’accès numérique |
Efficacité et bénéfices contextuels
- Télésurveillance (ePRO) : Le projet français IMPATHI a mis en évidence une adhésion élevée (83,3%) et un impact important sur la précocité de détection des effets indésirables et les taux de survie dans le cancer thoracique avancé.
- Chatbots spécialisés : Les chatbots comme ChatGPT apportent des réponses jugées fiables par des experts (note moyenne >3,8/4 sur la précision). Toutefois, la complétude des réponses requiert encore amélioration.
- Vision embarquée : Les caméras connectées et l’analyse vidéo par Deep Learning permettent une double vérification en salle d’opération, offrant un taux de détection d’erreurs supérieur à 99%.
- Pharmacovigilance avancée : L’analyse automatisée des bases de données de pharmacovigilance (ex. FDA) identifie des syndromes de risque spécifiques liés à la polythérapie, donnant accès à une personnalisation accrue du suivi.
Limites, biais et défis
La généralisation des modèles reste confrontée à la diversité des données de santé et à l’hétérogénéité des flux d’informations selon les établissements (Front Digit Health, Oei et al.). L’absence de standardisation dans la déclaration des événements, le manque de bases de validation externes et les biais d’entraînement algorithmiques constituent des freins récurrents à l’implémentation clinique à large échelle. Par ailleurs, des études soulignent également l’importance de l’interprétabilité, de la supervision humaine et du contrôle qualité pour éviter l’automatisation non critique de décisions cliniques sensibles.
Analyse transversale et implications pour la santé numérique
Les principaux enseignements issus des articles sont les suivants :
- Performance des modèles IA : Les taux de sensibilité, spécificité et précision des modèles IA varient selon les contextes, souvent supérieurs ou comparables aux méthodes humaines (ex : détection d’erreur médicamenteuse, analyse radiologique, extraction de complications post-chirurgicales).
- Applicabilité clinique : Les études multicentriques valident la conversion des algorithmes en outils décisionnels, mais soulignent le besoin d’adapter les modèles à chaque établissement, selon les populations et les flux de données.
- Gestion du risque et des biais : Plusieurs études pointent les risques liés aux erreurs d’algorithmes, aux biais de sélection et à la variabilité des données médicales. Des travaux comme ceux d’Oei et al. insistent sur la nécessité de protocoles de validation et de l’inclusion du jugement clinique dans la chaîne décisionnelle.
- Télésurveillance et patient empowerment : L’utilisation des plateformes ePRO et chatbots IA montre un fort potentiel dans le suivi ambulatoire, l’amélioration de la compliance et la détection précoce des EI, renforçant la personnalisation des parcours de soins.
- Perspectives méthodologiques : Des solutions techniques comme la génération de jeux de données synthétiques (Touati et al., 2025) et l’intégration de modèles explicables (Zhu et al., 2022) ouvrent la voie à une meilleure généralisation des modèles IA et à une réduction des risques liés à la pénurie de données.
L’IA offre des perspectives concrètes de gain d’efficacité, de sécurité et de personnalisation, dans la gestion des risques iatrogènes. Elle permet d’anticiper des complications, d’optimiser la surveillance en continu, d’identifier des signaux faibles impossibles à repérer par surveillance humaine seule.
Cependant, la réussite de l’intégration en routine dépend de plusieurs facteurs :
- Qualité et structuration initiale des données,
- Tests multicentriques et externes robustes,
- Intégration dans des chaînes décisionnelles gardant l’humain comme “superviseur” final,
- Cadre réglementaire évolutif et attention portée à l’explicabilité des résultats algorithmiques.
Néanmoins, leur implémentation doit répondre à des exigences élevées de validation, de robustesse et d’explicabilité, tout en maintenant le jugement clinique au centre des décisions. La structuration croissante des données de santé et l’évolution des cadres légaux devraient permettre une montée en puissance progressive de ces outils en routine, pour un bénéfice tangible en termes de sécurité et de personnalisation des soins.
Annexe : Méthodologie de constitution de la bibliographie
La bibliographie utilisée dans cet article a été constituée à partir d’une recherche structurée sur la base de données PubMed, afin de garantir l’exhaustivité et la pertinence des articles scientifiques inclus. La requête suivante a été employée :
(“AI”[Title] OR “artificial intelligence”[Title]) AND (“medication errors”[Title] OR “care safety”[Title] OR “adverse events”[Title] OR “relevance of care”[Title])
Cette requête cible expressément les publications ayant pour objet principal l’intelligence artificielle (AI, artificial intelligence) et son application à la gestion des erreurs médicamenteuses, la sécurité des soins, les événements indésirables ou la pertinence du parcours de soins. Les mots-clés ont été restreints aux titres des articles pour maximiser la spécificité scientifique et limiter la bibliographie aux études où ces thématiques sont centrales dans l’analyse et l’expérimentation.
Le filtrage manuel des résultats a ensuite permis de sélectionner les articles répondant aux critères suivants :
- Publication scientifique, revue à comité de lecture.
- Langue anglaise ou française.
- Inclusion de données cliniques, méthodologiques ou statistiques sur les performances, limites, ou apports de l’IA en matière de sécurité des soins ou de gestion des risques médicamenteux.
- Exclusion des articles purement théoriques ou non centrés sur la pratique clinique et la gestion du risque.
Ce processus a abouti à une sélection de 24 articles représentatifs, couvrant différents champs cliniques et approches d’intelligence artificielle. L’ensemble des démarches, outils et critères de sélection sont explicités ici pour assurer la traçabilité et la rigueur méthodologique du travail bibliographique, conformément aux standards académiques en vigueur.


