Les cas d’usage de l’IA dans le secteur de la santé sont désormais bien identifiés. Recherche et développement de médicaments, essais cliniques, processus réglementaires, interactions avec les professionnels de santé, l’IA peut intervenir quasiment à chaque étape de la chaîne de valeur du médicament. Pour autant, comme le souligne Marie Morice, la question centrale n’est pas que celle de l’identification des cas d’usage, mais celle de leur déploiement à grande échelle. »
« Les cas d’usage de l’IA en santé sont aujourd’hui bien identifiés. Elle peut intervenir à chaque étape de la chaîne de valeur du médicament, de la recherche à la mise à disposition des traitements. Le véritable enjeu n’est donc plus d’identifier où l’utiliser, mais de réussir à la déployer à grande échelle. »
« Aujourd’hui, les données de santé sont dispersées entre de multiples acteurs. La question clé n’est pas seulement leur existence, mais les conditions d’accès, de gouvernance et d’usage responsable de ces données »
Le premier des enjeux est celui de la donnée. Qualité, fiabilité et exhaustivité conditionnent la performance des systèmes d’IA. Or les données de santé restent aujourd’hui fragmentées entre hôpitaux, entrepôts de données, registres institutionnels et bases privées. L’accès à ces données, leur gouvernance et leur utilisation responsable posent des questions à la fois techniques, organisationnelles et éthiques. Sans cadre clair sur leur partage et leur exploitation, les promesses de l’IA risquent de rester limitées à des projets pilotes.
Deuxième condition de passage à l’échelle : la confiance. Des outils perçus comme opaques ou assimilés à des « boîtes noires » peinent à être adoptés par les cliniciens et à être reconnus par les autorités. La fiabilité des résultats, leur explicabilité et leur sécurité sont des prérequis. Sans cela, ni les professionnels de santé ni les régulateurs n’accepteront de s’appuyer sur des solutions d’IA. « Sans preuve de confiance, les cliniciens ne voudront pas l’utiliser et les autorités ne reconnaîtront pas les résultats » précise la directrice de l’innovation.
L’adoption de l’IA ne repose pas uniquement sur la technologie. Elle implique une montée en compétences de l’ensemble des utilisateurs, bien au-delà de l’industrie pharmaceutique. Professionnels hospitaliers, équipes de recherche, décideurs publics : tous doivent être en mesure de comprendre les limites et les apports de ces outils pour les utiliser de manière appropriée. La formation apparaît comme essentielle pour éviter les usages inadaptés ou les résistances liées à une méconnaissance de l’IA.
« Au niveau européen, l’approche est très fortement orientée vers la gestion des risques, ce qui est indispensable en santé. Le défi est de trouver le bon équilibre pour que cette prudence ne freine pas la capacité d’innovation »
La gouvernance et la réglementation constituent un autre point de tension. En Europe, l’approche repose largement sur une gestion des risques, indispensable pour protéger les données des patients et garantir une utilisation éthique. Pour autant, cette prudence peut devenir un frein lorsque les règles peinent à s’adapter à la rapidité des évolutions technologiques. L’enjeu est désormais de trouver un équilibre entre sécurité et capacité d’innovation, dans un contexte où les cycles réglementaires restent plus lents que ceux de l’IA au sein de l’Union européenne.
Pour les industriels, le rôle n’est pas de promouvoir l’IA de manière abstraite, mais de démontrer sa valeur par des projets concrets, mesurables et partagés. Cette démarche suppose une collaboration entre industriels, autorités, professionnels de santé et acteurs académiques. Des initiatives comme la FIAC s’inscrivent dans cette logique, en associant les autorités dès les premières étapes des projets afin de sécuriser les trajectoires de développement et d’éviter des blocages tardifs.
Si les dynamiques collaboratives progressent, elles restent encore hétérogènes. La technologie avance rapidement, tandis que les cadres organisationnels et réglementaires évoluent plus lentement. Passer à l’échelle implique donc également de faire évoluer les organisations, les processus et les modes de décision.
« Associer les autorités dès les premières étapes des projets permet d’éviter les blocages tardifs »
L’enjeu, pour les prochaines années, sera de transformer les expérimentations en dispositifs durables, capables de s’inscrire dans le système de santé. À cette condition seulement, l’IA pourra passer d’un potentiel largement reconnu à un usage réellement généralisé en santé. L’enjeu final reste toujours le même : améliorer la qualité, la rapidité et l’équité de la prise en charge des patients.

