D’après une note du Leem, le marché pharmaceutique mondial poursuit sa croissance, mais cette hausse masque une recomposition plus profonde. Innovation thérapeutique, politiques industrielles, régulation des prix et rivalités géopolitiques redessinent les rapports de force.
Après un rebond marqué en 2023, le marché mondial a atteint 1 737 milliards de dollars en 2024. Selon IQVIA, il pourrait approcher 2 400 milliards de dollars d’ici 2029, avec une croissance annuelle comprise entre 5 et 8 %.
Cette dynamique repose sur des moteurs opposés.
- D’un côté, l’arrivée de nouvelles innovations, notamment issues des biotechnologies, soutient la valeur du marché.
- De l’autre, l’expiration de plusieurs brevets importants pourrait représenter un manque à gagner de 220 milliards de dollars sur les cinq prochaines années.
En 2024, dix marchés ont représenté près de 74 % du chiffre d’affaires mondial.
La géographie du médicament reste marquée par une forte concentration. Elle confirme la polarisation persistante de l’accès au médicament et des capacités d’innovation :
- Les États-Unis dominent largement, avec près de 46 % des ventes mondiales.
- Ils devancent la Chine, autour de 7 %.
- L’Allemagne, à environ 4 %.
- Et le Japon, à 3,5 %.
- La France conserve la cinquième place, avec près de 3 % du marché mondial.
Plus de 1 000 nouvelles substances actives ont été mises sur le marché en vingt ans, dont près de 400 sur les cinq dernières années
La transformation du secteur s’appuie sur une accélération de l’innovation. En Europe, les principaux marchés ont enregistré 43 nouveaux médicaments en 2024, soit une hausse de 39 % en un an. Sur les cinq dernières années, les médicaments biologiques ont représenté près de 45 % des nouvelles introductions.
Le segment des produits biologiques illustre cette évolution. Estimé à 400 milliards de dollars en 2021, il pourrait dépasser 650 milliards de dollars d’ici 2031, selon des estimations sectorielles publiées entre 2023 et 2024, avec une croissance annuelle proche de 7,75 %.
Cette progression accompagne le développement d’une médecine plus ciblée et personnalisée, mais elle accentue aussi les interrogations sur la soutenabilité des systèmes de santé.
Le retour des États dans la régulation du médicament
Le médicament redevient un objet de politique publique. Aux États-Unis, les décisions récentes combinent logique commerciale et intervention sur les prix.
Les mesures prolongent l’Inflation Reduction Act de 2022, qui permet désormais à Medicare de renégocier le prix de certains médicaments. Elles s’inscrivent dans un contexte de forte divergence tarifaire : les médicaments sur ordonnance coûtent en moyenne 2,78 fois plus cher aux États-Unis que dans les pays de l’OCDE, tandis que les dépenses de santé ont représenté 17,2 % du PIB américain en 2024, selon la Drees.
Le rééquilibrage du marché mondial se joue aussi en Asie
40 % des essais en oncologie : la Chine s’impose dans l’innovation mondiale
La Chine occupe une place croissante dans l’innovation pharmaceutique. En 2024, elle a conduit environ 7 100 essais cliniques, contre 6 000 aux États-Unis, et a concentré près de 40 % des essais mondiaux en oncologie. Entre 2020 et 2024, ses investissements en R&D pharmaceutique ont progressé de 16,2 % par an, soit un rythme deux fois supérieur à celui de l’Europe. En 2024, plus d’un tiers des nouvelles molécules issues de la R&D mondiale proviendraient de Chine.
L’Inde confirme, de son côté, sa position dans la production mondiale. Le pays représente environ 20 % du volume mondial de médicaments génériques et occupe le troisième rang mondial en volume de production. Son industrie pharmaceutique a généré près de 50 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2022-2023, avec une croissance annuelle proche de 20 %. New Delhi vise désormais un marché de 130 milliards de dollars d’ici 2030.
L’Europe face au risque de marginalisation dans l’innovation pharmaceutique
Pour l’Europe, ces évolutions soulèvent une difficulté supplémentaire. L’intégration de ses prix, parmi les plus bas, dans les mécanismes internationaux de référence pourrait conduire les industriels à retarder le lancement de leurs innovations sur le continent.
Le sujet intervient alors que la compétitivité pharmaceutique européenne se dégrade. Selon la Fédération internationale de l’industrie du médicament, les politiques américaines récentes pourraient entraîner une baisse de 25 à 33 % des revenus de l’industrie à l’échelle mondiale.
– 25 % en vingt ans : le décrochage de l’Europe pharmaceutique
L’Europe conserve des atouts, avec 55 milliards d’euros investis chaque année en R&D et 320 milliards d’euros d’exportations, selon la Commission européenne. Mais elle a perdu 25 % de sa part mondiale d’investissements en vingt ans.
Entre 2010 et 2022, la progression annuelle des dépenses de R&D a atteint 4,4 % dans l’Union européenne, contre 5,5 % aux États-Unis et plus de 20 % en Chine.
Un nouvel ordre pharmaceutique mondial se dessine ainsi autour de deux pôles. Les États-Unis dominent le financement et l’accès au marché. L’Asie renforce ses positions sur les capacités industrielles et technologiques. Dans ce cadre, la pression sur les prix s’accentue et l’accès aux médicaments pourrait devenir plus différencié selon les régions.
Pour l’Europe comme pour la France, l’enjeu est d’abord de maintenir des capacités d’innovation, d’attirer les investissements et de garantir un accès rapide et équitable aux traitements.
Une recomposition silencieuse
La croissance du marché pharmaceutique mondial ne doit pas masquer une transformation beaucoup plus profonde. Derrière cette dynamique, le secteur est traversé par des forces contradictoires : d’un côté, l’essor des biotechnologies et de la médecine personnalisée crée de la valeur et redéfinit les standards thérapeutiques ; de l’autre, l’expiration massive de brevets, la pression croissante sur les prix et le retour des États dans la régulation fragilisent les équilibres économiques. Cette recomposition s’inscrit aussi dans un basculement géopolitique : les États-Unis conservent leur domination sur le financement et l’accès au marché, tandis que l’Asie, emmenée par la Chine et l’Inde, s’impose progressivement comme un pôle majeur d’innovation et de production. Dans ce nouvel ordre pharmaceutique, plus fragmenté et concurrentiel, l’Europe apparaît en position de fragilité, confrontée au risque de décrochage.