L’IA est déjà présente dans les systèmes de santé des pays membres de l’OCDE, mais son déploiement reste concentré sur des usages ciblés et peine à changer d’échelle.
C’est le constat formulé par l’organisation dans son rapport Scaling Artificial Intelligence in Health, publié le 27 mars 2026. Le document souligne un décalage entre la diffusion de l’IA dans les tâches administratives, généralisée au niveau des pays de l’OCDE, et sa montée en charge dans les usages cliniques, encore limitée.
L’OCDE indique ainsi que l’IA est utilisée dans l’administration dans tous les pays membres, tandis que le passage à une échelle nationale reste restreint pour certains cas d’usage, comme l’imagerie médicale, où il ne concernerait que 10 % des pays.
La compétition ne porte plus sur l’innovation, mais sur la capacité des États à structurer et intégrer l’IA dans leur système de santé.
Fragmentation des données et manque de supervision, les principaux freins à l’IA en santé
Parmi les obstacles identifiés figurent des fondations de données fragmentées, des politiques et des pratiques non alignées, ainsi que des lacunes structurelles, réglementaires et de gouvernance qui compliquent la généralisation des outils.
L’OCDE recense aussi des risques déjà documentés : biais liés aux données, enjeux de confidentialité et de cybersécurité, manque de transparence ou de supervision, mais aussi effets possibles sur l’emploi et dépersonnalisation de la prise en charge. Le rapport souligne toutefois qu’une absence d’action comporte elle aussi des risques, dans un contexte où les usages progressent malgré un cadre encore inégal selon les pays.
Pour l’organisation, la diffusion de l’IA en santé suppose de concilier trois logiques : les dynamiques de marché, la culture du soin fondée sur le principe de ne pas nuire, et la capacité à atteindre l’ensemble de la population.
Moins de 20 % des pays ont une stratégie nationale dédiée selon l’OCDE
Le document recense plusieurs types d’initiatives engagées par les pays membres à l’interface entre IA et santé. Leur diffusion reste limitée.
- Selon l’OCDE, 18 % des pays ont mis en place une stratégie ou un plan d’action à l’intersection de l’IA et de la santé. La même proportion a établi une instance de supervision de l’usage de l’IA en santé, ainsi qu’une approche nationale de type regulatory sandbox dédiée à ce champ.
- 24 % des pays ont commencé à adapter leur approche nationale de l’évaluation des technologies de santé pour y intégrer l’IA. Seuls 11 % ont actualisé leurs règles nationales de commande publique pour tenir compte de ces outils. L’organisation indique aussi que 29 % des pays ont mis en place une approche nationale pour améliorer l’usage de l’IA au sein des professions de santé, tandis que 3 % seulement ont élaboré une législation nationale spécifique à l’IA en santé.
Une checklist pour éviter les angles morts
Pour aider à structurer les choix publics, l’OCDE a élaboré une “AI in Health Policy Checklist”. Cette grille vise à guider la décision et la priorisation. Le rapport précise qu’elle s’appuie sur les principes et cadres de l’OCDE sur l’IA, et qu’elle a été développée avec le “Global Digital Health Partnership“, la Coalition for Health AI et le groupe d’experts de l’OCDE sur l’IA en santé.
Cette checklist sert de cadre de questionnement pour les décideurs publics, les technologues et les professionnels de santé impliqués dans la diffusion de l’IA.
Le document mentionne, selon les sections, 43 questions dans son abstract et 42 questions dans son executive summary, réparties entre neuf catégories d’action. Dans les deux cas, l’objectif reste le même : couvrir l’ensemble des dimensions à traiter pour déployer l’IA à grande échelle.
La checklist est organisée autour de quatre piliers
La première porte sur les conditions de mise en œuvre. Il couvre les fondations de données, les dispositifs permettant d’assurer et de diffuser les solutions d’IA, ainsi que le renforcement des capacités.
Sur le volet des données, le rapport rappelle qu’aucune solution d’IA ne peut fonctionner de manière satisfaisante sans jeux de données exploitables. L’OCDE insiste sur des données de santé trouvables, accessibles, interopérables et réutilisables, selon les principes FAIR, mais aussi représentatives de la population tant pour les usages primaires que pour les usages analytiques. Parmi les pratiques mises en avant figure la création d’autorités nationales des données de santé, ou de structures de gouvernance équivalentes, afin d’assurer le respect du droit de la protection des données tout en facilitant l’usage de jeux de données sécurisés et de qualité.
L’organisation souligne aussi le besoin de lignes directrices adaptées pour aider les industriels et les déployeurs à faire passer l’IA du stade pilote à un usage étendu. Elle cite notamment le développement de model cards, comme celles proposées par la Coalition for Health AI, pour documenter la conformité, la transparence et la responsabilité des solutions dans des contextes réels.
Capacités humaines et infrastructure technique
Toujours dans ce premier pilier, l’OCDE distingue la capacité humaine de la capacité technique.
Sur le plan humain, elle juge indispensable de disposer d’une main-d’œuvre formée à l’IA pour soutenir l’adoption et l’usage durable de ces outils. Le rapport cite parmi les pratiques observées une planification anticipée et la montée en compétences des professionnels, aussi bien en première ligne que dans les fonctions de support.
Sur le plan technique, le document insiste sur l’importance d’une infrastructure sécurisée, interopérable et adaptable : capacités de calcul, stockage des données, connectivité et intégration entre systèmes d’information de santé.
Sans objectifs partagés ni indicateurs, difficile de piloter l’IA en santé
Le deuxième pilier concerne les garde-fous. L’OCDE appelle d’abord à définir des objectifs communs, des stratégies partagées et des activités collectives afin de rendre plus cohérents le développement et l’implémentation de l’IA en santé. Le rapport mentionne l’élaboration de stratégies nationales prenant en compte les spécificités de l’IA dans les soins. Sept pays de l’OCDE en auraient déjà adopté une, tandis que plusieurs autres seraient en phase de développement.
L’autre axe porte sur la supervision, la mesure et le suivi. Compte tenu de l’évolution rapide des technologies, l’organisation juge nécessaire de documenter à la fois les bénéfices attendus et les risques, afin d’optimiser les premiers tout en limitant les seconds.
Parmi les pistes citées figure le développement d’indicateurs permettant d’évaluer l’efficacité clinique et l’impact économique de l’IA à grande échelle.
Le troisième pilier porte sur l’engagement des parties prenantes
Concernant le public, l’OCDE estime qu’il faut informer et associer les citoyens pour soutenir la confiance et renforcer leur participation dans les choix liés à l’IA en santé. Elle cite notamment les assemblées citoyennes comme format d’intégration de la voix du public, en prenant l’exemple de l’assemblée citoyenne française sur la santé numérique.
Pour les professionnels de santé, le rapport rappelle que de nombreux outils d’IA concernent autant les personnels en contact avec les patients que les fonctions de back-office. Il met en avant l’intégration de formations à l’IA dans les cursus des professionnels de santé, comme en Corée.
Enfin, vis-à-vis de l’industrie, l’OCDE appelle à des formes de collaboration actives et transparentes avec les pouvoirs publics pour soutenir la compréhension commune des outils, leur test, leur validation et leur intégration. Le NHS AI Lab au Royaume-Uni est cité parmi les dispositifs observés.
Le quatrième pilier est celui du déploiement d’une IA digne de confiance. Le rapport considère que la confiance conditionne l’usage de l’IA en santé et qu’il faut maintenir l’humain, ainsi que la promotion de la santé, au centre des solutions mises sur le marché, tout en respectant l’exigence de ne pas nuire.
Au-delà des dynamiques nationales, le rapport défend l’idée qu’une coopération multilatérale pourrait réduire une partie des freins actuels au changement d’échelle. L’OCDE estime qu’une reconnaissance commune est en train d’émerger