Selon une étude française présentée par le Dr Arnaud Prigent (clinique Saint-Laurent, Rennes) au congrès de l’European Respiratory Society (ERS), début septembre à Barcelone, l’apparition, détectée par télésuivi, d’une respiration de Cheyne-Stokes chez des patients traités par pression positive continue (PPC) pour des apnées obstructives du sommeil est associée à un risque accru d’événements cardiovasculaires.
Ces travaux prolongent l‘étude AlertApnée, publiée par la même équipe dans la revue Respirology.
Pourquoi cela compte : les appareils de PPC déjà installés à domicile pourraient servir de système d’alerte cardiaque précoce, sans matériel supplémentaire. Pour les prestataires et les établissements, l’enjeu est d’organiser le tri des alertes et l’orientation des patients, en gardant à l’esprit que le bénéfice clinique n’est pas encore démontré.
Un signal déjà enregistré par les appareils à domicile
La PPC maintient les voies respiratoires ouvertes pendant le sommeil grâce à de l’air sous pression. Selon le Dr Prigent, la plupart des appareils transmettent l’observance, les fuites et l’indice d’apnées-hypopnées (IAH) résiduel, soit le nombre de pauses respiratoires par heure. Ils sont aussi capables de détecter une respiration de Cheyne-Stokes : un rythme anormal alternant hyperventilation et pauses respiratoires « centrales », dues à la commande cérébrale et non à une obstruction. Selon de précédentes études citées, ce rythme apparaît précocement avant une décompensation d’insuffisance cardiaque et disparaît avec l’amélioration clinique. D’où son intérêt comme signal d’alerte.
En France, le télésuivi des PPC est déjà largement organisé, car la prise en charge du traitement est liée à l’observance mesurée à distance. Le capteur est donc déjà au domicile : tout se joue dans l’usage du signal. Dans l’étude AlertApnée, toute hausse brutale de l’IAH déclenchait une alerte chez le prestataire de santé à domicile (PSAD), qui vérifiait les données de l’appareil ; une consultation était programmée si le rythme anormal était confirmé.
Un patient sur cinq avec ce signal a eu un événement cardiaque grave
Sur 555 adultes suivis pendant un an (412 hommes, 57 % avec des comorbidités cardiovasculaires connues), 78 épisodes ont été détectés chez 74 patients. Causes identifiées : insuffisance cardiaque (30,8 %), instabilité ventilatoire (26,9 %), fuites (16,7 %), médicaments (9,0 %), troubles du rythme (7,7 %) et insuffisance rénale (2,6 %). Au total, 15 patients, soit 20,3 % de ceux qui présentaient ce signal, ont eu un événement cardiaque grave confirmé.
Deux enseignements en découlent.
- D’abord, selon les auteurs, l’alerte permettrait une détection précoce, y compris chez des patients sans maladie cardiaque connue.
- Ensuite, plus de 40 % des épisodes relevaient d’une instabilité ventilatoire ou de fuites, qui n’appellent pas de consultation de cardiologie.
La valeur du dispositif dépend donc du tri : qui reçoit l’alerte, qui l’interprète, et dans quel délai le patient est orienté. Un rapprochement avec la télésurveillance de l’insuffisance cardiaque, entrée dans le droit commun en 2023, pourrait offrir un cadre à ce circuit.
Un signal qui renseigne aussi sur les traitements
L’étude montre que certains médicaments connus pour favoriser les apnées centrales (baclofène, ticagrélor, opioïdes) expliquaient 9,0 % des épisodes. L’appareil de PPC ne renseigne donc pas seulement sur l’apnée : il devient un point d’observation continu de l’état cardio-respiratoire du patient et, indirectement, de la tolérance de certains traitements. Interpréter une alerte suppose donc de connaître les traitements en cours, et de partager l’information entre prescripteurs, pharmaciens et prestataires.
Vers une lecture algorithmique de l’évolution du signal
Le protocole AlertApnée repose sur un seuil simple, suivi d’une vérification humaine. Des travaux plus récents cherchent à analyser l’évolution du signal jour après jour. Une étude japonaise rétrospective portant sur 1 265 patients déclare avoir repéré 92 % des événements cardiovasculaires dans les 28 jours qui les précédaient, avec une avance médiane de 12 jours, tout en réduisant de 94,9 % le nombre d’alertes grâce à un filtrage hiérarchique. Limiter les fausses alertes est décisif pour un déploiement à grande échelle, et fait de l’historique des données de télésuivi un actif.
Un niveau de preuve encore en construction
L’étude AlertApnée est monocentrique et observationnelle : elle établit une association entre le signal et le risque, mais ne démontre pas qu’agir sur ce signal améliore l’état des patients. Selon les auteurs, un épisode de respiration de Cheyne-Stokes multipliait par 13,8 le risque d’événement cardiaque grave en analyse simple ; ce rapport des cotes était de 5,7 (intervalle de confiance : 2,0 à 16,8) après ajustement sur les autres facteurs. La population était majoritairement masculine, et l’étude a été en partie financée par VitalAire, prestataire de santé à domicile qui emploie l’une des coautrices. Une revue systématique publiée en 2026 ne recense que cinq études observationnelles sur le sujet et souligne le risque de faux positifs. Seul un essai comparatif pourrait établir un bénéfice clinique.
Source : Prigent A, Texereau JB, Schmitz C, Ropars C, Degreef JM, Teulier M, et al. Real-world telemonitoring and remote support for home non-invasive ventilation to improve therapy effectiveness: the exploratory, multicentre randomised eVENT study. Thorax. 2025 Oct;80(10):720.