Un marché à deux vitesses, trois leaders face à une longue traîne d’éditeurs
L’Annexe V du rapport « Le temps de travail des médecins » de l’Igas recense 133 éditeurs privés et 201 logiciels dédiés à l’optimisation du temps médical. Sur le papier, l’offre paraît abondante. Dans les faits, quelques noms reviennent partout. Doctolibdomine 5 des 6 grandes fonctionnalités cartographiées : 16 des 20 fonctionnalités de facturation, 17 des 23 de gestion d’agenda et de téléconsultation, 12 des 20 de gestion des dossiers patients, 18 des 32 de coordination entre professionnels. Cegedim Santé, avec ses quatre marques (Crossway, MonLogicielMédical, Médiclick, Médimust), le talonne sur presque tous ces segments.
Cette domination se retrouve dans les usages réels : en 2025, Doctolib Médecin est utilisé par 19,5 % des médecins libéraux équipés d’un logiciel référencé Ségur, devant Weda (12,4 %) et Axisanté de CompuGroup Medical (8,1 %), à eux trois, 40 % du marché déclaré à la Cnam.
Pourtant, passé ce trio, la part de chaque éditeur tombe sous les 8 %, et la catégorie « autres éditeurs » pèse encore 22,3 % des utilisateurs, plus que n’importe quel acteur isolé. Même constat côté télétransmission Sesam-Vitale : CompuGroup Medical (17,6 %) et Cegedim Santé (15,5 %) occupent le haut du classement, mais 46,3 % des parts restent dispersées entre de nombreux petits éditeurs, dont certains, Sofia Développement (8,5 %), CBA Informatique Libérale (7,3 %), ne sont pas référencés Ségur. Un marché où quelques leaders structurent l’offre fonctionnelle sans jamais l’unifier vraiment.
La mission documente des écarts marqués entre spécialités : en 2025, 87,8 % des généralistes disposent d’un logiciel référencé Ségur, contre 54,7 % des psychiatres, 55,0 % des anesthésistes-réanimateurs et 44,0 % des ophtalmologues, ces deux dernières spécialités ne comptant même aucun praticien équipé d’un logiciel d’aide à la prescription certifié par la HAS, contre 89,6 % chez les généralistes. Plutôt qu’un désintérêt des praticiens, ces écarts peuvent surtout signaler une offre mal adaptée à ces pratiques cliniques, donc des segments non contestés pour un éditeur en quête d’un marché sans concurrent transverse déjà installé.
Pourquoi cela compte : cette cartographie donne une indication de la place qu’occupe aujourd’hui l’IA dans les logiciels utilisés par les médecins de ville. Elle montre que l’IA s’est pour l’instant concentrée sur deux usages précis : l’assistance à la rédaction et l’aide au diagnostic en imagerie, avant de s’étendre probablement à d’autres spécialités et fonctionnalités dans les prochaines années. Pour les éditeurs comme pour les investisseurs, ce repère offre une base pour identifier les segments où l’offre reste à construire, à un moment où le secteur est encore en train de définir ses usages.
Comment s’y retrouver quand on s’équipe ?
Avec 133 éditeurs sur le marché, difficile de savoir vers quoi se tourner. Trois repères aident à faire le tri.
- Le premier est le référencement Ségur numérique, un label délivré par l’Agence du numérique en santé en santé qui garantit qu’un logiciel respecte des règles techniques communes, un « cadre d’interopérabilité », lui permettant en théorie de dialoguer avec les services de l’État (carte Vitale, dossier médical partagé…) et avec les autres logiciels. Un second label, la « labellisation e-santé », complète cette vérification. Concrètement, disposer d’un logiciel référencé ou labellisé donne accès à une aide financière : la dotation numérique (DONUM), qui a remplacé au 1ᵉʳ janvier 2026 l’ancien « forfait structure », et peut atteindre jusqu’à 2 940 € par an pour un généraliste. En 2025, 87,8 % des généralistes libéraux et 63,2 % des spécialistes disposaient déjà d’un tel logiciel référencé.
- Le deuxième repère concerne les logiciels d’aide à la prescription (LAP), les outils qui, au moment de rédiger une ordonnance, comparent automatiquement la prescription à une base de données de médicaments à jour, pour repérer une interaction dangereuse ou un dosage inadapté. Sur les 46 LAP recensés, seuls 35 sont certifiés par la Haute Autorité de santé, certification obligatoire pour ouvrir droit à l’aide financière. Un LAP non certifié fait donc perdre une partie du soutien de l’Assurance maladie.
- Le troisième repère, plus technique mais utile à vérifier avant de s’équiper, est la compatibilité réelle avec le dossier médical partagé, l’espace numérique, accessible via « Mon espace santé », où sont censés être centralisés les documents de santé de chaque patient. Un logiciel « référencé Ségur » ne l’alimente pas forcément automatiquement : 26 solutions de ville recensées nécessitent l’ajout d’un module supplémentaire (« connecteur ») pour y parvenir. Le logo Ségur sur la fiche produit ne garantit donc pas, à lui seul, que les données remontent effectivement dans le dossier du patient, un point à demander explicitement à l’éditeur en démonstration.
L’IA médicale : beaucoup de discours, peu de logiciels
Malgré sa place centrale dans la communication des éditeurs, l’IA reste encore souvent marginale dans l’offre. Sur 50 logiciels d’automatisation documentaire recensés (les outils d’aide à la rédaction de comptes-rendus et courriers), seuls 5 proposent une IA « d’écoute ambiante », capable d’enregistrer la consultation et d’en générer une synthèse, et 3 seulement produisent un compte-rendu déjà structuré. Côté aide à la décision médicale, sur 117 logiciels, 2 seulement intègrent une IA au diagnostic, les deux réservés à l’imagerie radiologique. Un seul éditeur, revendique une IA dans un service de secrétariat virtuel, sur 6 éditeurs proposant du télésecrétariat.
Sur les gains de temps réels, aucune étude académique française n’existe à ce jour. Les seuls chiffres disponibles viennent de la littérature scientifique américaine, avec des résultats plus modestes que certains argumentaires commerciaux. Une étude de 2024 menée auprès de 144 médecins américains (Rotenstein et al.) mesure une réduction moyenne de 5,6 minutes du temps passé dans le dossier par consultation grâce à un assistant de saisie. Une étude de 2025 (Olson et al.), menée pendant 30 jours, mesure un gain déclaré de 10,8 minutes par jour avec un outil de transcription par IA, associé à une baisse du taux de médecins se déclarant épuisés professionnellement (de 51,9 % à 38,8 %). Une étude menée auprès de 46 professionnels de santé de l’université de Pennsylvanie observe une réduction de 20,4 % du temps de rédaction des notes (de 10,3 à 8,2 minutes). Enfin, une étude à plus grande échelle (K. Pearlman, 2025, 125 médecins sur trois mois) mesure des gains plus modestes encore : 2 minutes par rendez-vous sur la tenue du dossier, 0,5 minute sur la prise de notes. Des études américaines, menées dans un système de santé différent du système français, ce qui explique en partie pourquoi la mission appelle à des travaux d’évaluation nationaux.
Un État qui pose des règles, sans toujours fournir l’outil
L’État n’est pas absent du numérique médical. Il a développé des briques essentielles : le dossier médical partagé (DMP), la carte Vitale dématérialisée, l’identité nationale de santé, la messagerie sécurisée MSSanté, ou l’infrastructure de télétransmission Sesam-Vitale. Mais sur deux des six fonctionnalités cartographiées, aucun équivalent public n’existe : ni pour la gestion de l’agenda et la téléconsultation, ni pour l’automatisation documentaire, où le rapport précise explicitement qu’« aucune solution publique n’existe ou n’est développée ».
Cette répartition n’est pas un oubli mais une doctrine assumée depuis 2019, dite de l’« État-plateforme » : les pouvoirs publics se concentrent sur les référentiels techniques et les briques communes, tandis que les éditeurs privés développent les logiciels utilisés au quotidien. Un médecin (pour gérer son agenda ou rédiger ses comptes-rendus) passera par un éditeur privé, que l’État encadre via des règles d’interopérabilité et, depuis 2026, des pénalités financières en cas de non-conformité. Le DMP illustre les limites de cette approche : alimenté par seulement 20,6 % des consultations en moyenne en 2025, il reste sous-utilisé malgré vingt ans d’existence, signe qu’un cadre réglementaire, même complet, ne suffit pas toujours à changer les pratiques.
Source : IGAS-IGF, annexe V (Les outils numériques d’optimisation du temps médical) du rapport : Le temps de travail des médecins (août 2026) · fiabilité : officielle.
