Du 3 au 7 mars 2025, Care Insight a organisé une Learning Expedition à l’occasion du congrès HIMSS à Las Vegas, réunissant une délégation française composée de représentants du ministère de la Santé, d’agences nationales, de fédérations hospitalières, de groupements d’achat, d’établissements publics de santé et d’experts du numérique en santé. Cette immersion stratégique au cœur de l’écosystème américain a permis à notre communauté de découvrir des innovations concrètes, de confronter les modèles d’organisation, et de nourrir la réflexion sur l’intégration responsable de l’IA dans les systèmes de santé.
Le 3 avril, le Think Tank Health&Tech s’est retrouvé à l’Hôpital National des Quinze-Vingts pour une session de restitution collective, afin de partager les enseignements de ce voyage d’étude et ouvrir un dialogue sur les leviers de transformation du système de santé français.

L’IA comme levier de transformation… au service des soignants
Loin d’un fantasme de substitution du médecin, l’IA s’affirme aujourd’hui comme un outil d’assistance visant à améliorer les conditions de travail. Outils d’aide à la décision, transcription vocale, assistants virtuels, avatars : les usages explorés visent à soulager la charge mentale et administrative, et à recentrer les soignants sur leur mission clinique.
Un point de consensus fort a émergé : l’acceptabilité de l’IA repose sur sa capacité à rendre la pratique médicale plus fluide, plus agréable et mieux coordonnée. Il ne s’agit pas d’automatiser la relation de soin, mais de la préserver et de la renforcer.
Gouvernance, intégration, interopérabilité : les vrais défis du déploiement
La réussite de l’IA en santé passe par une gouvernance claire à l’échelle des établissements. Aux États-Unis, la gouvernance de l’IA est déjà bien structurée dans les hôpitaux visités, avec des comités d’éthique, des référentiels de gouvernance et des politiques d’implémentation rigoureuses.
En France, les témoignages ont mis en lumière les freins persistants : hétérogénéité des DPI, interopérabilité encore limitée, difficultés à intégrer les innovations dans les workflows, et besoin urgent de ressources humaines formées. Le sujet du DPI reste central, à la fois comme socle et comme verrou. Le modèle américain EPIC fascine autant qu’il interroge : son efficacité en matière de données est indéniable, mais son coût et son enfermement dans un écosystème fermé posent question.
Cybersécurité : une inquiétude croissante, un besoin de stratégies nationales
À mesure que les systèmes deviennent plus interconnectés et que les usages de l’IA se multiplient, la menace cyber grandit. Le HIMSS Annual Cybersecurity Survey a révélé que plus d’un tiers des établissements de santé ont subi une attaque ces 12 derniers mois. Un appel clair a été lancé pour des stratégies nationales de cybersécurité dotées de financements adaptés.
Données de santé : vers un usage secondaire stratégique
L’un des sujets les plus inspirants reste la capacité des hôpitaux américains à exploiter la donnée à la fois pour le soin et pour la recherche. La stratégie de données de santé observée à UCLA et Cedars-Sinai témoigne d’une maturité avancée, avec des entrepôts de données intégrés dans les systèmes cliniques, une gouvernance éthique forte et un usage réfléchi de l’IA pour améliorer la qualité des soins.
L’initiative Palantir, présentée lors de la session, illustre bien le potentiel de l’agentic AI pour automatiser des tâches complexes dans la gestion hospitalière – planning, revenue cycle, gestion de lits – tout en gardant l’humain au centre des décisions.
Un écosystème en transition, entre innovations incrémentales et ruptures
Au-delà des promesses, les échanges ont souligné la maturité encore inégale du marché. Beaucoup de solutions sont en phase d’évaluation, d’autres peinent à passer à l’échelle. La réglementation européenne (AI Act, MDR) offre un cadre protecteur, mais peut ralentir l’innovation si elle n’est pas accompagnée.
En France, les initiatives du ministère, de la DNS ou de l’UGAP vont dans le bon sens, en favorisant l’expérimentation, en accélérant les procédures de référencement et en soutenant les acteurs émergents. Mais l’écosystème hospitalier devra gagner en vélocité s’il veut rester compétitif face aux leaders internationaux.
En conclusion
Ce retour d’expérience collectif a mis en lumière l’opportunité stratégique que représente l’IA pour nos établissements de santé. Les outils existent. Les exemples inspirants se multiplient. La clé réside désormais dans notre capacité à les intégrer intelligemment, à structurer leur gouvernance et à mettre l’humain – professionnel comme patient – au cœur de la transformation.
Verbatims clés
Nicolas Péju – Directeur Général, Hôpital National des 15-20
Mot de bienvenue dans un lieu emblématique de l’histoire hospitalière française et aujourd’hui à la pointe de la recherche en ophtalmologie. Nicolas Péju a rappelé l’ambition de son établissement de conjuguer excellence clinique, innovation technologique et transformation numérique. Il a souligné l’importance d’un numérique utile, centré sur l’humain et simplificateur pour les équipes soignantes.
Christina Roosen – VP International, Care Insight
Christina a présenté les grandes tendances observées à HIMSS 2025 : l’omniprésence de l’IA, les enjeux d’interopérabilité, la cybersécurité, et le besoin croissant de modèles économiques soutenables. Elle a insisté sur la nécessité pour les solutions d’IA de démontrer une valeur tangible et mesurable pour les hôpitaux.
Louisa Stüwe, Directrice de Projets – Délégation ministérielle au numérique en santé (DNS)
Louisa a partagé ses réflexions sur l’écart entre le système français et les pratiques américaines, notamment sur la réutilisation des données de santé à des fins de recherche. Elle a souligné la nécessité de structurer une gouvernance de l’IA en santé en France, sur le modèle des grandes institutions américaines.
Claire Vigier, Directrice de Projets – Délégation ministérielle au numérique en santé (DNS)
Claire a insisté sur l’importance d’un dialogue entre les professionnels de terrain et les équipes techniques pour réussir l’implémentation de solutions numériques. Elle a mis en lumière l’intérêt croissant pour les données synthétiques comme levier d’innovation responsable.
Ludovic Voilmy – Directeur Général, Centre hospitalier de la Dracénie
Ludovic a identifié trois priorités : les assistants virtuels pour soulager les soignants, l’intégration de l’IA dans les DPI, et l’optimisation des process hospitaliers via l’automatisation. Il a alerté sur les freins liés à l’interopérabilité, à la gouvernance interne et à la surcharge cognitive induite si les outils ne sont pas bien intégrés dans les pratiques quotidiennes.
William Rolland – Directeur Délégué au numérique en santé, SNITEM
William a replacé les innovations dans le cadre réglementaire européen, rappelant que toute IA en santé sera bientôt considérée comme à haut risque. Il a appelé à une vigilance sur la sur-réglementation qui freinerait les usages tout en saluant l’émergence de cadres standardisés favorisant l’interopérabilité.
Hélène a mis en évidence les initiatives américaines en matière de gouvernance de l’IA, en soulignant que la régulation n’est pas l’unique voie vers l’IA de confiance. L’éthique, l’usage et le terrain doivent guider les développements technologiques.
Thomas Jan – Directeur général adjoint en charge de la stratégie numérique d’UniHA et de la C.A.I.H
Thomas a insisté sur l’importance d’accélérer l’adoption des solutions numériques via des dispositifs d’achat innovants, agiles et rapides. Il a rappelé le besoin d’évaluer rigoureusement les solutions en amont, avec des indicateurs clairs, pour favoriser leur intégration et leur déploiement à grande échelle.
Élodie Lagarde–Directrice de la transformation, Hôpital National des 15-20
Élodie a insisté sur l’importance d’identifier les cas d’usage prioritaires avant de sélectionner une solution d’IA. Selon elle, la pertinence des outils dépend fortement de leur adéquation avec les besoins concrets des équipes cliniques. Déployer une technologie sans vision claire de son utilité opérationnelle risque de générer du rejet et de l’inefficacité.
Josef a partagé trois raisons fondamentales pour lesquelles l’IA peut réussir à l’hôpital : d’abord, la nécessité d’une vision stratégique portée par la direction ; ensuite, l’existence d’un pilotage transversal et agile de l’innovation ; enfin, la capacité à embarquer les équipes autour d’un projet porteur de sens. Il a souligné que l’IA ne doit pas être vue comme un gadget mais comme un levier structurel de transformation.
Pauline Bouvier – Responsable des opérations, Palantir
Pauline a présenté la vision de Palantir sur l’agentic AI, capable d’automatiser des workflows complexes tout en laissant la décision finale à l’humain. Elle a montré des cas concrets d’application dans la gestion hospitalière : planification des lits, gestion du cycle de facturation, anticipation des besoins logistiques. Selon elle, les technologies sont prêtes, mais leur adoption dépend de la capacité des établissements à changer leur organisation.