Un dépistage insuffisant
Le parcours des patients atteints d’obésité est loin d’être linéaire. Derrière la logique en apparence structurée (dépistage, diagnostic, soins, chirurgie, réhabilitation), se cachent de nombreuses ruptures, inégalités d’accès et usages numériques inaboutis.
Le dépistage de l’obésité (IMC, tour de taille, etc.) reste insuffisant. Comme le souligne la Haute Autorité de santé (HAS), ces mesures sont peu systématiques, et leur réalisation est encore moins fréquente dans certaines régions ou auprès des populations en situation de précarité, ce qui contribue à des pertes de chances. L’évaluation multidimensionnelle – somatique, psychologique, nutritionnelle, sociale – pourtant recommandée, est encore peu généralisée. Malgré les appels à une approche pluridisciplinaire, elle se heurte à un manque de structuration et de coordination entre professionnels de ville et hôpital. Le manque d’outils numériques partagés pour faciliter cette coordination reste un frein identifié. Du côté des solutions, des questionnaires numériques, la téléconsultation ou l’intégration dans le DMP existent, mais leur usage reste ponctuel. Le manque de formation des professionnels à ces outils limite leur diffusion en soins courants.
Projet de soins personnalisé et préparation : des outils numériques sous-utilisés
Après l’évaluation, la mise en place d’un projet de soins personnalisé est une étape clé, mais souvent insuffisamment structurée. En l’absence de coordination formelle ou de référents de parcours, le suivi repose sur des initiatives locales. L’éducation thérapeutique du patient (ETP), élément central de l’autonomisation, est peu développée en soins primaires et reste souvent concentrée dans les centres spécialisés. Des outils existent pourtant : plateformes e-ETP, vidéos pédagogiques, DTx (Digital Therapeutics), et applications de coaching santé (ex. Maela, Baribuddy). Ils permettent de structurer la préparation pré-chirurgicale et de renforcer l’adhésion au parcours. Mais leur déploiement reste très limité, notamment en dehors du cadre hospitalier.
Pendant la chirurgie : une organisation plus solide
L’étape chirurgicale apparaît comme la plus structurée du parcours. L’hospitalisation s’appuie sur des outils bien intégrés : plateformes de préadmission (Hoppen, Easily), logiciels de bloc opératoire, moniteurs connectés, et DPI (dossiers patients informatisés). Des dispositifs comme Maela assurent une transmission numérique des données dès l’intervention. Toutefois, cette phase reste souvent isolée du reste du parcours. La continuité avec l’amont (préparation) et l’aval (suivi post-opératoire) n’est pas toujours assurée.
Réhabilitation et suivi post-opératoire : une couverture partielle
Le suivi post-opératoire, indispensable pour assurer les bénéfices de la chirurgie, repose sur un éventail d’outils numériques : télésurveillance (Maela Follow), scoring automatique, messagerie patient-soignant, journal de bord, objets connectés, DTx comportementales, plateformes de coaching. Mais ces dispositifs sont inégalement accessibles. Les patients vivant loin des centres spécialisés ou en dehors de filières hospitalières peuvent être perdus de vue après l’intervention. L’accès à un suivi nutritionnel, psychologique ou biologique, notamment à long terme, est encore trop variable selon les territoires.
En parallèle, la fracture numérique demeure un enjeu. L’usage croissant des outils connectés risque d’exclure certaines populations (personnes âgées, précaires, vivant en zones blanches), alors même que ces groupes sont particulièrement concernés par l’obésité sévère.
Coordination et structuration : des expérimentations encore limitées
Plusieurs expérimentations récentes, comme celles menées dans le cadre de l’Article 51 (ex. Baria-Up, GPSO), montrent que des plateformes de coordination numérique peuvent améliorer la fluidité du parcours. Mais elles restent ponctuelles, et leur généralisation se heurte à l’absence de référents de parcours ou de médiateurs de santé dans de nombreuses régions.
Ce que recommande la HAS pour transformer le parcours obésité
Face aux nombreux dysfonctionnements identifiés tout au long du parcours de soins, la Haute Autorité de Santé (HAS) trace une feuille de route claire. Publiée en 2024, sa nouvelle recommandation nationale de bonnes pratiques vise à structurer un parcours cohérent, équitable et durable.
Repérage précoce et systématique, en soins de ville
Tout professionnel de santé (médecin généraliste, gynécologue, infirmier, pharmacien, etc.) doit pouvoir dépister systématiquement un surpoids ou une obésité, quel que soit le motif de consultation. La HAS rappelle que ce repérage doit reposer sur des mesures régulières de l’IMC et du tour de taille, avec traçabilité dans “Mon espace santé”. Elle recommande aussi d’intégrer ce dépistage dans les bilans de prévention proposés aux âges clés (25, 45 et 65 ans), y compris dans les milieux scolaires, médico-sociaux ou en santé au travail.
Évaluation multidimensionnelle et concertée
Une évaluation complète de la situation est essentielle, incluant le vécu psychologique, les habitudes alimentaires, l’activité physique, le sommeil, la sphère sociale et professionnelle. Elle doit être pluriprofessionnelle (avec médecin, diététicien, psychologue, etc.) et aboutir à un projet de soins personnalisé. La HAS incite à formaliser cette concertation pour mieux orienter, éviter les ruptures, et graduer la complexité des situations (simple, complexe, très complexe).
Accès structuré à l’éducation thérapeutique (ETP)
L’ETP doit être systématiquement proposée dès que possible, avant toute option chirurgicale. Elle vise à renforcer l’autonomie des patients sur les leviers comportementaux (alimentation, activité physique, sommeil, etc.). La HAS recommande qu’elle soit accessible localement, et si besoin complétée par des outils numériques : e‑ETP, dispositifs connectés, programmes validés type DTx.
Accompagnement des situations de vulnérabilité
Le parcours doit prendre en compte les dimensions sociales, psychologiques, culturelles, en évitant tout risque de stigmatisation. La HAS propose des outils pour évaluer précocement les troubles alimentaires, les troubles psychiatriques associés, et les situations de précarité. Elle recommande le recours à des médiateurs de santé, psychologues, ou travailleurs sociaux quand nécessaire.
Renforcement de la coordination ville – hôpital
Pour éviter les discontinuités, la HAS encourage la mise en place de référents de parcours, d’équipes de proximité coordonnées, et d’outils numériques partagés (dossier médical numérique, plateformes collaboratives). Elle valorise les expérimentations en cours (type Article 51, CPTS) pour organiser une vraie filière de soins bariatriques et non-bariatriques à l’échelle des territoires.
Valorisation de la prévention et des alternatives à la chirurgie
Enfin, la HAS rappelle que la chirurgie n’est qu’un levier. Le parcours doit être gradué, et la préparation pré-opératoire longue et encadrée. L’enjeu est d’éviter une “solution unique” trop facilement mobilisée, au détriment d’une prise en charge durable centrée sur les changements de mode de vie.
