[ENTRETIEN] S’il ne remet pas en question toutes les actions entreprises par la DNS (« qui fait de belles choses »), Jacques Lucas regrette d’avoir été mis dans l’ombre et de n’avoir pu réellement exercer ses activités en faveur d’une vraie co-construction du numérique en santé avec les professionnels de santé.
Président de l’Agence du numérique en santé (ANS) depuis janvier 2020, Jacques Lucas a récemment pris la décision de démissionner de ses fonctions, un choix motivé par une succession de déceptions quant à son rôle (restreint) dans le déploiement du numérique en santé au niveau national. Avec une Délégation ministérielle au numérique en santé (DNS) qu’il présente comme étant au centre de toutes les décisions, et qui ne lui aurait pas laissé la place promise initialement par le ministère pour exercer pleinement ses activités.
Jacques Lucas regrette d’avoir été mis à l’écart
Dans un entretien accordé à Health & Tech Intelligence le 25 mai 2023 en marge du salon SANTEXPO23, Jacques Lucas revient en détail sur sa décision de quitter l’ANS, exprimant notamment des regrets sur le fait de n’avoir pu accomplir sa volonté d’ »aller vers » les professionnels de santé afin de construire opérationnellement avec eux la feuille de route du numérique en santé, en écoutant leurs besoins, et non en leur imposant des directives avec une information descendante.
Il a officiellement remis sa démission au cabinet du ministre François Braun peu de temps avant la présentation de la nouvelle feuille de route du numérique en santé (2023-2027) le 17 mai, présentation à laquelle il n’a pas été intégré : « Ça a été la goutte de trop« , confie-t-il.
Son successeur n’est pas encore connu : il sera nommé par le ministère. Jacques Lucas indique qu’il a l’intention de continuer à s’exprimer publiquement sur le numérique en santé : « L’idée n’est pas du tout de critiquer la DNS, qui fait de belles choses, mais de m’exprimer librement sur ce que je pense comme je ne suis plus tenu à un devoir de réserve. »
Laurent Treluyer quitte l’AP-HP pour rejoindre la DSI de la Cnaf
Autre mouvement majeur dans le secteur du numérique en santé : selon les informations de H&TI, Laurent Treluyer devrait quitter à la rentrée son poste de directeur des services numériques (CIO) de l’AP-HP, qu’il occupait depuis janvier 2015, pour rejoindre la Caisse nationale des allocations familiales (Cnaf) en tant que DSI.
Selon plusieurs acteurs de l’écosystème, il pourrait être remplacé par Raphaël Beaufret, actuel co-responsable ministériel du numérique en santé (DNS), alors que vient d’être publiée la nouvelle feuille de route du numérique en santé, avec des enjeux de plus en plus cruciaux autour des résultats et des impacts à atteindre, la phase de mise en application concrètes des actions prévues étant désormais lancée.
En tant que DSI de la Cnaf, Laurent Treluyer dirigera une équipe d’environ 800 personnes avec un enjeu clé : faire fonctionner un important système d’information, gérant l’ensemble des prestations de plus de 13,5 millions d’allocataires (source : rapport d’activité 2019).
En parallèle, Laurent Treluyer devrait être missionné par le ministre François Braun pour mettre en place d’ici octobre une politique publique sur la digitalisation de l’anapath (budget : 80 M€). L’objectif est d’amplifier les projets initiés dans le cadre de la première vague financée par les crédits du fonds pour la modernisation et l’investissement en santé au titre de l’année 2022. Il a été délégué aux ARS pour la numérisation de l’anatomocytopathologie (ACP) 20 M€ de crédit (hors Ségur), répartis sur la base du poids la population régionale, destinés à la numérisation des seuls services d’ACP des établissements de soins publics.
L’idée de la nouvelle mission est de permettre un accès à l’anapath digitale sur tout le territoire, en incitant à la mutualisation, et ce en concertation avec les acteurs du terrain ; de structurer les données pour ensuite pouvoir déployer des systèmes d’IA permettant de les analyser ; et d’inclure dans ce travail l’ensemble des acteurs, y compris les acteurs privés, afin de créer une vraie filière de l’anapath numérique en France.
📌 Dans cet article, Health & Tech Intelligence revient en détail sur les précisions apportées par Jacques Lucas au sujet de sa démission.
« La réalité n’a pas été celle que j’escomptais »
[photo=178496]
« M’engager auprès du service public correspondait à mes valeurs »
Engagé depuis de nombreuses années sur le numérique en santé, Jacques Lucas a notamment participé dès 2005 à la rédaction d’un document sur le bon usage de la téléradiologie, dont les professionnels s’en inspirent encore aujourd’hui. Ancien premier vice-président et délégué général au numérique au sein du Conseil national de l’ordre des médecins (Cnom), il a participé au développement – dans la pratique – de la e-santé de manière générale.
« Quand j’ai quitté le Cnom (en juin 2019), le ministère m’a contacté car il pensait utile d’avoir un président de l’ANS qui était un professionnel de santé, et qui avait une expertise sur le numérique bien connue de l’écosystème et au-delà. J’avais d’ailleurs été sollicité en parallèle par le privé, et notamment par une société qui était à l’époque une start-up et qui a depuis beaucoup grandi. J’ai décidé d’accepter la proposition du ministère parce que m’engager auprès du service public correspondait à mes valeurs, à mon orientation professionnelle. »
« C’est la DNS seule qui assurait la communication, tandis que je restais dans l’ombre »
« La réalité n’a pas été celle que j’escomptais, relève Jacques Lucas. Nous devions porter la communication en faveur du numérique en santé à 4 voix : la mienne, celle d’Annie Prévot (directrice de l’ANS), celle de Dominique Pon et celle de Laura Létourneau (DNS). Ce n’est pas ce qu’il s’est passé. C’est la DNS seule qui assurait la communication, tandis que je restais dans l’ombre. »
Puis le Covid-19 est arrivé. Jacques Lucas décide de taire ses frustrations, la priorité de tous étant alors la mobilisation contre la pandémie. Il continue ses actions et contribue au déploiement de différentes solutions numériques pour mieux faire face à la crise sanitaire.
« Mon intention était d’avoir une activité digne de ce nom pour accompagner les professionnels de santé afin d’améliorer l’appropriation du numérique »
Et le Covid-19 est passé. « J’ai décidé alors de rentrer dans le vif du sujet et d’affirmer haut et fort que je n’étais pas un simple organe décoratif. Mon intention était d’avoir une activité digne de ce nom pour accompagner les professionnels de santé afin d’améliorer l’appropriation du numérique. Qui est un sujet majeur ! Sur l’appropriation des professionnels de santé à Mon espace santé et au DMP par exemple, il y a une grosse marge d’amélioration. »
Son autre objectif était d’améliorer la communication publique auprès de ces professionnels de santé, « pour qu’ils se reconnaissent dans les actions entreprises et qu’on écoute réellement leurs besoins ». « Actuellement, on leur présente la feuille de route en leur expliquant que c’est merveilleux et on pense qu’il vont utiliser les outils comme ça, alors que ce n’est pas intuitif. Il est indispensable de recueillir dès le départ les besoins du terrain pour les analyser et les intégrer dans les politiques publiques. »
Une « surveillance » de la DNS qui ne passe pas
Jacques Lucas fait remonter à la DNS ses observations et cette volonté de mieux intégrer les professionnels de santé : la DNS acquiesce mais rien ne se passe. « En réalité, la DNS faisait ses petits pas rapides sans prendre en compte mes remarques… »
La Délégation fait finalement un pas vers Jacques Lucas il y a environ 3 mois, avec une lettre de mission qui le charge notamment de réunir un cercle des professionnels de santé de terrain (médecins, infirmiers, IPA, masseurs-kinésithérapeutes… toutes les professions de santé) et du médico-social : il collabore pour ce faire avec Jean-Pierre Aquino, délégué général de la Société française de gériatrie et de gérontologie (SFGG). « On a eu le plaisir d’observer une bonne adhésion d’emblée : une trentaine de professionnels étaient d’accord pour nous rejoindre », souligne Jacques Lucas.
Une première réunion a eu lieu. Elle s’est bien passée mais la DNS a décidé au même moment de nommer par décret une directrice de projets, qui a assisté à la réunion, « comme en supervision, comme si je devais être mis sous tutelle : ils ne voulaient pas nous lâcher la main ».
« On parle constamment de co-construction mais ce n’est en réalité pas du tout le cas »
« On parle constamment de co-construction. En réalité, la décision d’orientation est prise dès le départ, avant d’aller vers les professionnels de santé. Il est certes nécessaire de poser les fondations de la maison du numérique en santé mais on en maintenant à la construction de la maison. »
Alors que « la friction sur cette surveillance de la DNS concernant le cercle des professionnels de santé était déjà bien présente », Jacques Lucas devait aussi monter un comité des organisations représentatives (Ordres, URPS, syndicats…). « L’information a été descendante. Et il n’y as pas eu grand monde. La communication sur ce comité vers les organisations représentatives n’a pas été adaptée. »
Face à ces déceptions cumulées, Jacques Lucas décide de manifester clairement son désaccord : « Ce n’était plus possible. Je ne servais à rien, si ce n’est à présider l’assemblée générale et le conseil d’administration. »
« La goutte de trop est le fait de ne pas avoir été intégré dans l’organigramme de la présentation de la feuille de route »
« La goutte de trop » a été le fait de ne pas avoir été intégré dans l’organigramme de la présentation de la nouvelle feuille de route au ministère le 17 mai. « La moutarde m’est montée au nez. Je n’avais plus envie de me bagarrer pour être informé et tenir mon rôle. J’ai donc envoyé ma démission au ministre. »
Jacques Lucas continuera à s’exprimer sur le numérique en santé : « L’idée n’est pas du tout de critiquer la DNS, qui fait de belles choses, mais de m’exprimer librement sur ce que je pense comme je ne suis plus tenu à un devoir de réserve. »
